La principale industrie du pays est détruite; sur cinquante-six moulins à sucre, établis aux environs de la Pointe-a-Pitre, il n'en est resté que trois; la récolte de cannes sur pied est en partie perdue; la ville du Moule détruite déplore la mort de trente habitants; les campagnes ont eu leur part de cette affreuse calamité; les bourgs de Saint-François, Saint-Anne, le Port-Louis, l'Anse-Bertrand, Sainte-Rose, ont été renversés. La Basse-Terre, les Saintes et tous les quartiers sous le vent, ont considérablement souffert [1]; mais tout s'efface devant le désastre plus irréparable de la Pointe-a-Pitre.

[Note 1: ] [ (retour) ]: Rapport du gouverneur de la Guadeloupe, 9 février.

(Vue de la grande rade de la Pointe-a-Pitre, d'une partie de la ville avant le désastre, et de la Soufrière,
d'après un dessin de M. Garneray.)

Le contre-amiral Gourbeyre, gouverneur de la Guadeloupe, dont la résidence est à la Basse-Terre, a rempli avec énergie et avec coeur sa triste mission. Il s'est rendu aussitôt à la Pointe-a-Pitre; entouré des fonctionnaires de la colonie, il a dirigé avec intelligence, avec activité, les premiers secours, Partout il a ranimé le courage des malheureux échappés à cette tempête; il leur a parlé de la France, il leur a promis son aide toute-puissante; il a enfin rassuré l'ordre au milieu de ces tristes débris; car, il faut bien le dire, il s'est trouvé des misérables qui ont pénétré au milieu de ces ruines désolées, qui ont foulé aux pieds les morts et les blessés pour se livrer au pillage; mais, hâtons-nous de le dire, ce n'étaient ni des Français, ni des nègres; ceux-ci, au contraire, ont été admirables de dévouement, et on cite d'eux des traits touchants: un vieux nègre porte à l'offrande commune tout son pécule, une pièce de cinq sous, suppliant qu'on lui en rende deux pour acheter du pain.

«Notre infortune est grande, dit l'amiral Gourbeyre, dans une proclamation écrite sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre, mais toute ressource n'est pas détruite. Il faut sauver les récoltes encore sur pied. Dans les débris des usines abattues, vous trouverez les pièces nécessaires pour en relever quelques-unes. Réunissez vos efforts, portez-les successivement sur les moulins qui ont le moins souffert, sur ceux qui, par leur position, peuvent servir plusieurs habitations, et bientôt vos produits, livrés aux navires qui les attendent, vous donneront les moyens de traverser moins péniblement ces longs mois qui doivent nous séparer du jour où la générosité nationale viendra à notre secours. C'est ainsi que vous allégerez pour vos familles le poids de la misère que vous avez envisagée sans effroi et que vous supportez avec une noble résignation.» C'est là un beau et noble langage.

Les premiers secours sont arrivés très-rapidement de la Martinique, qui s'est émue tout entière au récit de la catastrophe. La première lettre reçue de la Pointe-a-Pitre fut lue publiquement sur la savane, devant plus de deux mille personnes: «On se l'arrachait, dit un correspondant, on s'excitait à la bienfaisance et à la générosité comme chez d'autres peuples on s'excite à la vengeance, et les résultats ont été magnifiques.» En effet, à Saint-Pierre comme à Fort-Royal, la population a prodigué d'utiles secours. Linge, vêtements, argent, vivres, chacun donnait ce qu'il avait, et des barques chargées partaient pour la Guadeloupe, par des hommes dévoués, qui allaient porter à leurs frères l'espérance et la consolation.

Le gouverneur de la Martinique, M. Duval-d'Aily, a régularisé ce généreux élan de la population; les secours ont été centralisés, une commission a été chargée de recevoir les souscriptions. Le 9 février, le contre-amiral de Moges, commandant en chef la station des Antilles, s'est rendu lui-même à la Guadeloupe, portant tous les secours en hommes et en vivres dont l'administration pouvait immédiatement disposer.

Le 10, la frégate à vapeur le Gomer, celle qui, en vingt jours, est venue porter la nouvelle en Europe, portait aussi sur le lieu du désastre, une grande quantité d'objets de première nécessité. «Remercions la Providence, dit le gouverneur de la Martinique, dans une proclamation du 11 février, d'avoir permis que nous pussions venir à leur secours!... En ouvrant une souscription en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe, ce n'est point un appel que je fais aux habitants, aux services publics; je ne cherche point à exciter leur sympathie; le noble et généreux élan qui s'est partout et spontanément manifesté n'a besoin que d'être secondé.»

Le maire de Fort-Royal, celui de Saint-Pierre, ont apporté dans leurs efforts un zèle et une ardeur bien dignes d'éloges. «Dans un généreux élan, dit ce dernier aux habitants, oubliant votre propre détresse, vous vous êtes hâtés de porter vos offrandes. Vivres, vêtements, provisions de tout genre ont pu être envoyés tout de suite aux victimes. Grâces vous soient rendues!»