Le gouverneur de la Guadeloupe avait écrit à celui de la Martinique, en lui annonçant la catastrophe: «Si vous êtes plus heureux que nous, envoyez-nous des vivres, du biscuit surtout, car nous n'avons pas de fours: tout est détruit. Je vous écris au milieu de 15,000 habitants qui manquent d'asile et de pain. Pressez-vous, les gens qui ont faim n'ont pas le temps d'attendre!» On le voit, à ce triste et déchirant appel, l'île entière avait généreusement répondu.
A Saint-Pierre, une commission fut spontanément désignée pour aller porter aux débris de la ville morte l'expression de la douleur générale, et connaître la nature des secours le plus immédiatement utiles, La Doris, commandée par M. de Barmont, qui portait les notables habitants de Saint-Pierre, entra dans le port aux lueurs de l'incendie, «qui nous servait de phare» disent, dans leur rapport officiel, les membres de cette commission. «Jamais, ajoutent-ils, nous ne pourrons donner l'idée exacte de l'horrible destruction qui est venue, en un instant, anéantir cette belle cité... Sous ces ruines, qui fument encore, sous ces amas de pierres noircies par le feu, tachées par le sang, le tiers de la population a été enseveli... Grâces aux 500 hommes des bâtiments de guerre, que M. le contre-amiral de Moges venait de mettre à la disposition de la municipalité, on espérait retirer des ruines de nombreuses victimes qui y étaient ensevelies... L'ordre vient d'être donné à l'artillerie d'abattre par le canon les murs encore debout; cette mesure, devenue nécessaire pour assurer la vie des travailleurs, peut donner une idée des terribles effets de ce fléau. Les secours dont on a le plus pressant besoin sont les bois de charpente.»
Il y a dans cette sollicitude fraternelle de la Martinique pour les victimes de la Guadeloupe, dans cette solidarité qui semble lier aux mêmes malheurs ces deux îles jumelles, quelque chose qui émeut et qui attendrit.
La garnison coloniale a donné à l'armée un noble exemple. Les troupes se sont, d'un commun accord, mises elles-mêmes à la demi-ration, et le reste a été destiné aux malheureux. Neuf compagnies du régiment d'infanterie de marine ont envoyé 1,200 chemises et 1,500 pantalons, tant il est vrai que partout où battent des coeurs français, là est la France.
«Au moment du départ du Gomer, dit un correspondant, le feu continuait à réduire en cendres les débris de cette malheureuse ville; on avait retiré un grand nombre de cadavres de dessous les ruines; une goélette en avait été chargée et avait été les jeter dans le canal des Saintes.»
«La terre,» écrit M. Fayollat, attaché à la Direction des Douanes de la Guadeloupe, le 15 février, «la terre roule, depuis huit jours, comme un navire en tempête. Tout ce que les journaux vous diront sur ce terrible événement sera cent fois au-dessous de la réalité, car il faut avoir assisté à ce désastre pour en juger. Je vous écris de dessous un ajoupa de feuilles de cocotier, où je couche depuis huit jours. La secousse s'est fait sentir à Antigoa, qui est dévastée comme la Guadeloupe. Nos montagnes se sont fondues ou éboulées. Heureusement que la flotte de la station nous a porté des vivres; nous commencions à nous arracher la morue et le riz bouilli, car c'est avec cela seul que j'ai vécu pendant cinq jours; je n'ai du pain que depuis hier. Il va sans dire que j'ai perdu tout ce que je possédais, mais c'est là la moindre chose; il me reste mes quatre membres, je suis en cela plus heureux que les 3 ou 400 personnes que j'ai aidé à amputer.»
En auteur dramatique, récemment arrivé à la Guadeloupe, a écrit au rédacteur en chef du Corsaire une longue lettre où les faits abondent et sont racontés avec autant de coeur que d'éloquence. C'est la seule correspondance où semble percer un blâme indirect contre les fonctionnaires de la colonie. «Mais, dit-il, l'heure de certaines actions n'est point encore arrivée. Détournons donc nos regards de quelques actes d'impéritie et d'égoïsme pour les reporter sur de beaux dévouements. Parlons du zèle et de la sollicitude des soeurs de Saint-Vincent de Paul, de ces pauvres filles dont la douleur publique est le patrimoine; parlons de l'énergie de la garnison et des braves officiers qui la commandent; parlons du noble élan du clergé de la colonie... Ce sont là, mon ami, des exemples qui oui déjà porté leurs fruits. L'émulation semble avoir gagné la colonie entière et les îles environnante... La Martinique nous est venue en aide, et, grâce à la franchise des ports, exceptionnellement décrétée par le Gouverneur, nous pourrons attendre plus patiemment.»
C'est ainsi que chaque lettre, à côté du déchirant tableau de la catastrophe, met en relief les actes de dévouement et de courage, comme un rayon de soleil au milieu de ces affreuses ténèbres.
L'émotion publique, qui a accueilli en France l'horrible nouvelle, et les cris de confiante espérance jetés vers elle par nos malheureux frères des colonies, a été aussi unanime et féconde.