D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles avec la Grande-Bretagne?
Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.
Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement nous semble avoir une signification supérieure; à son importance présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis sous la protection du pavillon français, du pavillon des Oui-Oui, comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi, le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus militaire, plus méthodiste et calculateur.
La reine Pomaré.
Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail, pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu. Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la Bastille: Ici l'on danse!
Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et, en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le Génie du Christianisme. comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux, cristianesimo felice.»
Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle des Oui-Oui, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle domination de la race anglaise, qui ne sait dire oui, elle, que quand on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de là, répond impitoyablement non à ce bon empereur de la Chine, quand il réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore, et toujours non, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si sacré à Taïti!
Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti.