«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède, vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours écoulés.»

Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite. La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de 150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille.

Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa, Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. Taïti, la plus grande de ces onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière, du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56' latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas, submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales, dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment se nomme votre île? ils répondirent: O'Taïti, c'est Taïti.» Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti la reine de la Polynésie.

(La flèche indique la direction des îles Marquises, à 1450 kilomètres nord-est.)

«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M. Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la Polynésie et les îles Marquises, ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie avec ses moeurs amoureuses; il l'appela Nouvelle Cythère. Cook, voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea, Vancouver, l'Anglais Sever, du brick Lady Penrhyn, le capitaine Bligh, du sloop Bounty, le capitaine New, du Dedalus, n'eurent qu'à se louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent répondre que par la résignation la plus touchante.»

En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le Duff, capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à leur fortune.

Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En 1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils, Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car, selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde. La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo.

Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême. Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et, deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte.

Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner. En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif. Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore briser.