Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti, lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux prêtres français, MM. Caret et Laval. À la nouvelle du débarquement de ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis, intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane, Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des autorités de Taïti.»

Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. La Vénus et l'Artémise reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet. La Vénus, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et, par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine Dumont-d'Urville, composée des corvettes l'Astrolabe et la Zélée. Le capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti; et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent et pour le salut.

Pritchard avait obéi, mais, la Vénus partie, il essaya de prendre sa revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney, l'Artémise revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils acceptaient les conditions posées par le commandant français.

Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso, le 1er novembre dernier, à bord de la frégate la Reine Blanche, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:

«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M. Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction des affaires des blancs à Taïti.

«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré.

«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire, l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société. Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes, que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.»

D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans le Messager:

«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars, qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la ratification du roi, qui va lui être expédiée.»