A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur traînant trois canots à la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombrée de poissons, de barils et de cordages; --au fond, la ville et le port;--à gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualités habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément gris, clair sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiéter fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables études; M. Le Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon, au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en outre, à M. Isabey de peindre tout de la même façon, et presque de la même couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues; l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est entièrement sacrifié au mouvement, ce qui, d'après les lois de l'esthétique, est un défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous semblent aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M. Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont si vieilles et si décousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts.
M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville d'Orléans.--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: il vise à la simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni pencher la tête, ni même lever les yeux, ayant l'air enfin de poser devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment, dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath. Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se baisserait encore moins.
L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; personne vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et bannières, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple procession après vêpres; la foule qui s'agenouille à gauche ne se réjouit pas non plus d'une façon bien remarquable: toutes ces figures sont animées d'un sentiment pieux et délicat; elles paraissent s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient pas autrement Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la Pucelle elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a cependant une expression remarquable de sainteté et de foi chrétienne; on y lit cette secrète tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses éclatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse seraient courts, et qu'après la gloire viendrait la passion. C'est ainsi que Schiller, que M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant tous deux à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fière Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce toujours le sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.)
M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien.--Nous préférons de beaucoup les premières toiles de M. Robert Fleury, son Benvenuto et son Inquisition de l'an dernier: la couleur du nouveau tableau nous semble terreuse et bistrée, les contours sont secs, les figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une dureté désagréable. M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et les gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie pour désigner que le Titien est un coloriste; de même ce peintre naïf du Vicaire de Wakefield avait imaginé de peindre les sept Flamborough avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et en mangeaient volontiers.
M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada (Navarre).--M. Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, nous paraît avoir une haute intelligence des conditions esthétiques de l'art; amant de la nature simple, il sait dans cette simplicité même, choisir le côté pittoresque, agréable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la réalité même; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux tabouret; il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et les pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui soulève le coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une chaumière bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un rayon de soleil vienne égayer les figures et les costumes, que la cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes, ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point là de prétentions bucoliques; c'est une nature naïve peinte naïvement, qui, grâce à Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les sots villageois de l'Opéra-Comique.
On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté en Navarre le ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les cigarettes et les mandolines sont là pour sauver la couleur locale; fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en seraient pas moins groupés d'une façon charmante, peints avec une netteté, une franchise, une gaieté vraiment admirables.
M. Belloc.--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes bien distinctes les peintres de portraits: «Les uns, disait-il, ont le merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de figure de l'original inconnu, au point de le reconnaître tout de suite, s'il vient à le rencontrer... C'est ce rapport immédiat qui nous garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue que cette possibilité facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien. Ces peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous montrent après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.
Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en détail plusieurs autres tableaux du salon carré; au moins citerons-nous avec éloge le Jésus-Christ de M. Lestang-Parade, le Christophe Colomb de M. Colin, la Levée du Siège de Malte de M. Larivière, enfin, la Guirlande de Fleurs de M. Saint-Jean.