--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez à la mode de parler de Constantinople. Les minarets de Stamboul ont défrayé bien des phrases. Je suis curieux de les regarder, mon cher, à travers vos yeux.
--Oh! monsieur, je vous fais grâce des tutedzhinns, du ciel bleu, de la grande mer, des kiosks, des djoubés, des campalores, et de toute espèce de couleur locale. Je ne suis ni poète, ni orientaliste, ni écrivain d'aucune sorte de lettres; je ne suis que philosophe, partant, n'attendez pas de style. »
Il reprit, assez satisfait de sa tirade:
«Oui, monsieur, frais arrivé de Constantinople, et de retour, pour n'en plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres rats, nous avons comme les hommes la fureur des voyages et le mal du pays. L'une m'a fait partir et l'autre revenir; la vieillesse me fera rester. Un beau jour, j'étais jeune alors, toutes mes études terminées, tous mes degrés pris jusqu'au doctorat inclusivement, je résolus de voir du pays. La Hollande m'attira d'abord, à cause de la réputation de ses fromages; mais si la chère y est bonne, on nous y a voué une haine implacable: je partis pour les bords du Rhin. Il y a là de vieux châteaux féodaux où je pris logement; ce sont de vraies seigneuries pour les rats, tant ils offrent de sûrs asiles. Enfin, poussé par mon humeur nomade, après un séjour de quelques mois dans un couvent autrichien, je me rendis à Constantinople.
« D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, curieux observateur des auberges, je pris mauvaise opinion du pays, parce que je n'y mangeais pas bien; mais, à force de parcourir en tous sens les souterrains de la cité turque, je découvris le merveilleux éden des rats, le terrestre paradis, où je serais peut-être encore, malgré le mal du pays dont je me targuais tout à l'heure si sentimentalement, sans l'influence mauvaise de ma destinée. Figurez-vous, monsieur, un vaste palais, percé de mille corridors, commodément pourvu d'innombrables cellules, et aboutissant par toutes ses issues à un puits fermé d'une grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les jardins du sérail. Peu de jours après mon entrée dans cette demeure de promission, un bruit se fait entendre à l'ouverture du puits; tout d'un coup la pierre se lève, et un grand jour inonde l'obscurité de nos cellules: du plus profond de leurs retraites, éveillés ou endormis, debout ou couchés, avertis comme par un sûr instinct, tous les rats se mettent au galop, et se précipitent vers la lumière. Je les suis sans savoir où; et, arrivé au rond-point du puits, je vois descendre, soutenue par des cordes, une belle créature blanche comme du lait, fraîche, rosée, grasse à point, excellente à manger. Tous mes confrères se jettent dessus, je les imite, et nous mordons, et nous déchirons, et nous mangeons, et nous buvons. On retire la belle victime, à demi morte, de la même façon qu'on nous l'avait amenée, et nous rentrons dans nos cellules pour faire la digestion.
«Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous voulez me permettre une petite réflexion, en ma qualité de philosophe, je remarquerai que c'est aussi à titre d'exemple que vos législateurs exaltent et maintiennent la guillotine. Je n'empiéterai pas sur les droits de vos statisticiens, en recherchant combien de crimes ont été détournés par l'exemple de la guillotine, mais je puis certifier, par mon expérience, que l'exemple du puits aux rats ne profitait à personne. Destiné à terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une velléité d'être infidèles, il ne corrigeait nullement ces dames. Tâtez mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours contre la peine de mort. Je retiens une place dans ses notes.
«Cela dit, je reviens à mon sujet. Quand j'eus goûté la chair mollette, blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, mon estomac bien repu laissa plus de loisir à ma sensibilité. J'ai toujours été philanthrope. Je me sentis des remords; je suis sûr que le bourreau n'en ressentit jamais autant. J'avais beau me dire qu'après tout c'était de bonne prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais, en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme commence à s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais pas à étouffer le cri du sang versé.
« Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la faiblesse des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire mythologique de la belle Léda et de son cygne? Le bruit en est descendu jusqu'à nous, et je vous assure que ce n'est pas une fable.--Toutes ces beautés, qui n'avaient d'abord offert à ma voracité que de délicieux comestibles, finirent par me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines nous traitent avec trop de sans-façon; que diable! nous avons un coeur. Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; j'oubliai jusqu'aux heures des repas, qui seules avaient répandu quelque charme sur ma vie. La nuit, dans mes rêves, toutes ces magnifiques Géorgiennes et Circassiennes, ces épaules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs, se présentaient à moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'étalaient comme autant de muets vengeurs et de silencieuses exécrations de ma barbarie. Alors je quittais mon trou, et, couvert de sueur, je courais le long des corridors, rongeant les pierres, murmurant des mots confus, et sentant dans le creux de mon estomac tous les borborygmes de la passion malheureuse. »
Le gros rat suait encore à décrire son martyre amoureux.
«Bien! bien! dit M. de ***, voilà qui est tout à fait bien. M. chose, qui a un style à mille facettes, ne dirait pas mieux. Vous donnez donc aussi, chez les rats, dans le pathétique et le psychologique?