--Pourquoi pas?» dit le rat. Et il continua. «Ces dispositions, je les combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je sentais,--voyez-vous,--que c'était une lutte à mort que j'allais engager contre la société qui m'avait accueilli, et je reculais devant cette détermination extrême. Enfin l'héroïsme l'emporta dans mon coeur, et après m'être battu les flancs, je résolus de me dévouer au salut de la première sultane qui tomberait parmi nous.
« Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; mais cela ne fit que m'affermir dans mon projet, et à la quatrième, je me grandis de toute la hauteur d'un dévouement, de toutes les coudées de la pure passion; je devins gigantesque.
« On nous descendit une jeune fille de douze ans à peine. L'amande de ses yeux, à demi cachée sous le voile de sa paupière, la draperie d'ébène que sa chevelure jetait sur ses épaules, l'abandon plein d'effroi qui détendait au hasard les muscles délicats de ce beau corps, tout en elle enflamma mon amour, décida mon courage. Aussitôt qu'elle fut à la portée de mes confrères, je me plaçai sur son coeur, dont je sentais les battements comprimés par la crainte; et là, sur ce champ de bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre à la curée, comme d'habitude, je montrai les crocs à mes amis, et je leur dis qu'ils me tueraient plutôt que de toucher à ma sultane.
La stupéfaction suspendit un instant leur rage carnivore. Ils me regardèrent avec des yeux où l'étonnement effaçait presque la colère; puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, que mon audace leur avait fait oublier un instant, ils se jetèrent comme de plus belle sur leur proie, sans s'inquiéter autrement de ma chevalerie. Je me ruai alors sur leur bataillon, seul contre tous, mais animé par l'amour, tandis qu'ils ne l'étaient que par la voracité. Je déchirai l'oeil à celui-ci, j'entamai la tête à celui-là; qui perdit une patte; qui, un morceau de son râble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'étais sublime; mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil tout arraché, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, quand on enleva, selon la coutume, la sultane couverte de blessures, malgré mon courage; et comme j'étais revenu sur mon premier terrain, je fus ainsi emporté avec elle.
« A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai d'échapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans le puits, où j'aurais été infailliblement dévoré, et je me cachai dans le premier trou qui s'offrit. Dès que la nuit vint, je me mis en quête de ma sultane; je me hasardai dans les dortoirs du sérail, je parcourus tous les appartements sans la rencontrer, et, le désespoir dans le coeur, je fus me promener sur le rivage de la mer.
«Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit des flots, l'immensité de la vague...
--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande mer.
--Laissez-moi finir ma période, s'écria le rat impatienté. Un peu de poésie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout comme un autre.
«Le bruit des flots, l'immensité de la vague, et ce je ne sais quoi de terrible qui s'écrie dans l'obscurité du nocturne azur; mes soupirs se mêlaient, avec une harmonie lugubre, aux sifflements du vent qui venait frapper les murs du sérail, et à l'incommensurable voix des ondes qui gémissait comme une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit, l'oreille en sang, l'estomac vide, pensant à la société qui me repoussait, à ma bien-aimée perdue; je songeais à ces temps paisibles où mon existence se renfermait dans deux mots: manger! digérer!!! et je m'écriais sur la grève: Vivais-je alors? vivais-je? Et une voix de mon coeur me répondait: Non! c'est d'aujourd'hui que tu vis! c'est d'aujourd'hui seulement que tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui la passion te couronne de son auréole, auréole brûlante, auréole composée d'autant d'ingrédients que la foudre de Jupiter; mais sainte, mais étoilée, mais resplendissante, mais pyramidale auréole, sans laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe vraiment.
«Je m'épanchais ainsi, quand mon nez heurta quelque chose de satiné, de doux, mais de froid comme la mort: c'était le cadavre de ma sultane. Le grand-seigneur l'avait fait jeter à la mer, et la mer me la rendait. Je me précipitai sur elle, je la dévorai de baisers, je l'inondai de larmes, je voulais mourir près d'elle ; mais je ne sais quel lâche amour de la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai plusieurs fois; enfin elle fut à jamais perdue pour moi...