« Voyons comment M. Gaubert a résolu cette seconde partie du problème.

« Sa composeuse est une machine séparée et distincte; elle puise les éléments de composition dans les réceptacles mêmes où la distribueuse les a accumulés. Ces réservoirs, convenablement chargés de caractères, sont manuellement transportés de la première machine à la deuxième. L'inventeur de ces mécanismes n'a point voulu qu'ils fussent nécessairement solidaires, la rapidité d'action de chacun d'eux étant différente. Comme nous l'avons dit, la distribueuse n'est soumise qu'à un emprunt de force mécanique inintelligente; elle peut donc être mise en relation avec un moteur qui marcherait nuit et jour et sans repos; elle pourrait ainsi trier des caractères pour plusieurs composeuses. Les fonctions de celles-ci sont, au contraire, forcément régies par le temps employé à la lecture et à l'appel des signes composant le manuscrit placé sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent ainsi subordonnées à l'habileté de l'ouvrier. Ce n'est pas que M. Gaubert ne pût opérer mécaniquement, par le principe qu'il a adopté et suivi, plusieurs compositions simultanées d'un même manuscrit; il lui suffirait, en effet, de mettre en relation plusieurs séries de formes et de réceptacles avec une même composeuse; mais aujourd'hui nous devons vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de M. Gaubert est capable de produire que de ce qu'il a déjà exécuté et soumis à vos commissaires. Revenons donc à la description de sa composeuse.

« Pour la faire plus aisément comprendre, bien qu'elle ne forme qu'un seul tout, nous la présenterons à vos esprits comme divisée en trois parties. Le haut reçoit les réceptacles chargés de caractères; le milieu est occupé par un clavier; la forme, ou le simple composteur, a sa place assignée dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine comme un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les yeux: sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que les divers éléments typographiques nécessaires à la composition d'une forme. La plus légère pression des doigts suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrémité inférieure de chaque récipient est munie; à chaque mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans un canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper dans la forme: successivement les caractères arrivent et prennent position. Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes, ils sont soigneusement préservés contre toutes les chances de perdre la bonne position que la distribueuse leur a fidèlement donnée. Chaque caractère, quel que soit son poids, arrive à son rang; les plus lourds ne peuvent pas devancer les plus légers, ils conservent rigoureusement l'ordre dans lequel ils ont été appelés. Un double battement du doigt sur une même touche amène la même lettre deux fois répétée; les mots, les phrases se composent par le mouvement successif des doigts des deux mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de notes frappées ensemble; un toucher semblable à l'exécution de gammes ascendantes et descendantes ferait tomber dans la forme les lettres de l'alphabet de a en z et de z en a. »

La seule attention imposée au compositeur est donc de bien lire son manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches convenables, pour ne pas faire tomber dans la forme une lettre au lieu d'une autre. La machine se charge de déplacer la forme à mesure qu'elle se remplit: il paraît que c'est elle qui prend le soin de la justification.

«Vos commissaires n'ont pas vu exécuter sous leurs yeux cette délicate fonction. L'assurance leur a été formellement donnée que le mécanisme destiné à ce dernier travail était non-seulement conçu, mais encore en oeuvre d'exécution. Malgré les difficultés mécaniques que cette opération présente, vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de M. Gaubert. La possibilité de ce qui lui reste à faire leur semble garantie par ce qu'il a déjà fait. »

Mise en pratique des machines typographiques.--On n'est pas d'accord sur l'économie qui peut résulter, pour les frais d'impression, de l'emploi des machines à composer et à distribuer. Un habile ouvrier compose douze à quinze cents et tout au plus deux mille lettres à l'heure, dans les circonstances les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre n'en compose guère plus de sept mille; le capitaine Rosenborg prétend que sa machine en donne vingt-quatre mille. Un journal a même prétendu que ce nombre, pour la machine de M. Gaubert, s'élèverait à quatre-vingt-six mille lettres à l'heure. Mais ce chiffre doit être dix fois au moins trop considérable. Il ne peut pas en être, en effet, d'une machine à composer comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en improvisant, pourra peut-être promener ses doigts sur un clavier avec une rapidité telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches en une heure; mais un compositeur typographe n'improvise pas et ne possède pas dans sa mémoire ce qu'il doit composer; il a devant lui sa copie, écrite le plus souvent avec peu de soin. Il doit, avant de faire agir ses doigts, lire avec attention et bien comprendre le sens de ce qu'il a lu pour appliquer convenablement la ponctuation, l'orthographe et les règles de la grammaire. Viennent encore l'arrêter les ratures, les renvois dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux fois plus de temps à un compositeur typographe, empêché par toutes les difficultés que l'on vient d'énumérer, pour lire un passage manuscrit que pour lire ce même passage sur de l'imprimé. Or, pour lire les douze colonnes d'un journal d'un bout à l'autre, sans en rien omettre, ainsi qu'est obligé de le faire un ouvrier compositeur, il faut plus d'une heure. Ces douze colonnes contiennent à peu près les quatre-vingt-six mille lettres dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au moins deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait donc pas pu les composer en une heure. Ce compte de quatre-vingt-six mille lettres par heure est tellement exagéré, que, dans un rapport qu'une commission était chargée de faire à l'association des imprimeurs, le rapporteur n'accordait à une autre machine, également à clavier, d'un mécanisme très-simple et d'un jeu très-facile, celle de M. Delcambre, que quatre-vingt mille, non pas par heure, mais par jour de dix heures, ce qui ne faisait que huit mille à l'heure, et l'inventeur lui-même n'en accusait que douze. On conçoit du reste que, comme ces machines exigent un certain nombre d'ouvriers (six à huit), dont quelques-uns doivent être payés assez cher, il faudra que le nombre des lettres composées soit bien considérable pour que l'économie de temps résultant de leur emploi compose l'excédant de dépenses résultant du capital qu'il faut y consacrer et des frais d'entretien. Dans un travail intéressant, inséré au Bulletin typographique, M. C. Laboulaye évalue à un septième seulement, tout au plus, l'économie produite par la machine Young-Delcambre, non compris l'intérêt et l'amortissement du capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert pourra donner une économie comprise entre un quart et un tiers, mais toujours abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne cote pas à moins de 50,000 fr., et de celui de l'entretien. Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, des claviers typographiques fonctionnent régulièrement en France et à l'étranger. Le London Phalanx annonçait dans le mois de juin 1842, que son numéro avait été composé par une machine, et dans la livraison suivante insérait un article dont cette machine était l'objet, et qui avait été composé par elle pour le Morning-Chronicle du 14 juin.

Le Courrier du Nord, dans son numéro du mardi 5 janvier 1843, nous apprend lui-même ainsi son système de composition:

«Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos propres yeux. Que dis-je? Venez vous exercer vous-même sur ce piano de nouvelle espèce, et vous ferez bientôt ce que je fais moi-même, car j'avais oublié de vous le dire en commençant, laissant de côté encre, papier et plume métallique, c'est tout simplement à l'aide de cette machine que je vous écris aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent sous mes yeux, elles viennent se caser d'elles-mêmes, et, sans avoir dans l'art typographique plus de connaissance que vous n'en avez, grâce à cette machine quasi intelligente, me voici compositeur. C'est comme j'ai l'honneur du vous le dire.»

De l'invention de la typographie mécanique.--M. Séguier, dans son rapport à l'Académie des Sciences, a cité MM. Ballanche et William Church comme ayant fait des essais remarquables dans ce genre avant MM. Young et Delcambre. M. Mazure a aussi travaillé de concert avec M. Gaubert, et il est arrivé de son côté, dit-on, à une solution du problème de la distribution.

Le nom d'un philosophe et d'un littérateur de la portée de M. Ballanche, placé ainsi au nombre de ceux qui se sont occupés avec succès du problème de la composition mécanique, n'a rien qui doive surprendre. M. Ballanche était imprimeur; Bélanger et Pierre Leroux ont été simples ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adressée à M. Arago et lue à l'Académie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappelé que, le premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'idée de composer des pages d'imprimerie avec une machine, et que cette idée, il l'avait réalisée. Il avait entrepris de faire subir une modification à l'art typographique presque tout entier. Voici son idée fondamentale ; «Au lieu de fondre les lettres une à une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25 millimètres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme les clichés stéréotypes.»