La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné: Renautlin de Caen, la Graine de Lin, et cent autres iliades amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans Un Bal du Grand Monde!
Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.
Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a la même taille.
Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés, emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir. «Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux, ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y suis autorisé par mon gouvernement!»
Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance, s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la foule: «Je viens de faire comme les Burgraves, dit-il en souriant... non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H... dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.
J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler, renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de l'Association dramatique.
LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.
Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.
Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais. Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée, qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.
Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra, fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières. L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu pour faire place à la licence.