Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre. En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit, s'enfuirent pour ne plus revenir.

A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!

(Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)

--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain bal.--Adieu, madame.

Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra, sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été «intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le plus délicat et le plus spirituel de l'univers.

Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.

Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême, deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing, baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du troisième acte de Robert. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné, pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.

Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe, les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine, il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure. Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps, diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du Roi Dagobert, il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.