Devant, derrière,

Jusqu'à la portière

C'est un' fourmilière

De gens chantant, vociférant, buvant,

S'égosillant...

C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit, leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos, des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,» etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de la rouennerie; passons donc.

Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une heure le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société sans se fâcher.... «Sans se fâcher, nota bene;» car, si l'on se fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson, ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur, quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les juge.

La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.

Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens, rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au Sauvage, où l'on pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de suresne à vider sur place.

Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, idem des Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de Bagusse, à la Chartreuse, au Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier, Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.