Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les lions qui s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.
Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui a nom «Descente de la Courtille.» Cette foule sans nom, ces loques fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables, ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles. Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.
C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition, prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors, brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une indicible amertume?
Théâtres.
Charles VI, opéra en cinq actes, paroles de MM. Casimir et Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy, divertissements de M. Mazilier, décorations de MM. Cicéri, Philastre, Cambon, Séchan et Desplechin. (Deuxième article)
Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M. Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes, l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres, et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M. Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux dans Charles VI, mais ils sont tellement semblables entre eux par la forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau, coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de position, et pour prendre l'air.
Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres précédentes de l'auteur de la Juive, est surtout remarquable dans celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse, des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier l'assaisonnement.
M. Casimir Delavigne.
L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: Le sort me l'abandonne, ce proscrit détesté, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux sons de tête de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins, quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de l'ouvrage et les mieux réussis.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet: En respect mon amour se change, m'a paru terne et lourd, et d'une mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le dauphin disparaît par la fenêtre.