SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME.

RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.

Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger, l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié; Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements, qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et, dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il invita les chefs Niolinchi et des autres Pièves à se transporter à Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil. Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva pour parler en ces termes:

«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais, je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père, l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie, ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible, cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. Citoyens, si le tonnerre du ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère.» Malgré la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?

«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu, Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel... Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne de ta bonté!»

Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante, consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes les consumèrent.

Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples, indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour lesquelles il s'était couvert d'infamie.

TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi, Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa domination.

Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction, faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous périssions si nous n'eussions péri.

L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca, Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en criant é Genoves! Il comprit alors que ses affaires étoient désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses partisans.