Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne, aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.
Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.» Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but: Paraître.
Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim? Notre vicomte va vous l'apprendre.
Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence, une façon d'homme de compagnie. Être n'est rien, paraître est tout: il est fidèle à sa devise.
D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale, l'homme le plus brillant de Paris!»
Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son feuillage verdoyant.
Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand, s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris, qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante: «Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur diner la substance de vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on nourrirait!»
Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.
Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs. Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications. Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse réunion.
--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.