C'est en passant (transeundo), c'est à de longs intervalles, dans son adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route, s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses espérances.

M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc. Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.

Jack O'Lantern, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8. Paris, 1843. Baudry. 5 fr. (Non traduit.)

Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la Prairie et du Corsaire Rouge devint, sinon aussi estimé, du moins presque aussi célèbre que l'illustre auteur de Waverly.

Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction. Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan; que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans la vallée de Wish-ton Wish, le lecteur n'ignore pas que les Indiens entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.

Jack O'Lantern, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard. Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, le Feu-Follet, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate anglaise, la Proserpine. Dès lors le roman ne se compose plus que du duel de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond: Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement, que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation aussi ennuyeuse qu'inutile.

Histoire de France; par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (Furne, libraire-éditeur.)

M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de son Histoire de France s'étendaient depuis les origines de la Gaule primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple, le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M. Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils, les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire et artistique qu'on appelle la Renaissance, tels étaient les nombreux sujets dont traitait le tome IX.

Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M. Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial. Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y jouèrent Catherine et Charles IX.

Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la monarchie des Bourbons.