«Hélas! dit-il en revenant, la fenêtre donne effectivement sur un jardin, mais elle est grillée.»
Cette grille confirmait leurs craintes. Léonor, épouvantée, laissa tomber le traversin qu'elle avait dérangé à moitié. En ce moment, un objet caché dans le pli du drap s'échappa et lit un peu de bruit en tombant sur le plancher. Don Christoval ramassa une petite clef dans l'anneau de laquelle était glissé un papier plié en deux. Il l'ouvrit et lut ces mots tracés au crayon: «Nous avons mangé du sel ensemble, je ne puis vous laisser périr. Cette clef ouvre le buffet de votre chambre. Que Dieu protège votre fuite! Éteignez votre lumière, et surtout ne partez pas avant que le lit ait disparu.»
Ce billet secourable venait sans doute de Rachel. Les termes n'en étaient pas clairs à la première lecture; il en fallut une seconde, après laquelle les deux amants, un peu moins émus, examinèrent la chambre qu'on leur avait donnée. C'était une vaste pièce toute lambrissée en chêne, si haute que la lumière de la bougie éclairait à peine le plafond. L'ameublement consistait en un lit à baldaquin placé sur une estrade et en quelques vieux fauteuils de tapisserie; rien de plus, pas même un miroir sur la cheminée gothique. Dans un coin on voyait s'avancer en saillie le buffet, ou placard mentionné dans la lettre de Rachel. Don Christoval y essaya la clef avec précaution. La porte s'ouvrit silencieusement, et la lumière approchée découvrit que cette prétendue armoire n'avait pas de fond, mais servait d'entrée à un passage obscur et bas. C'est là-dedans qu'il fallait s'engager à tout hasard pour conserver la dernière chance de salut.
D'après les instructions de leur libératrice, il ne fallait point partir sur-le-champ, mais attendre, et attendre dans les ténèbres; car apparemment on guettait le moment où ils seraient couchés et endormis. Don Christoval tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il portait toujours en voyage; il ralluma, souffla la bougie, puis Léonor et Christoval, blottis dans l'angle de la cheminée, celui-ci cachant encore sa lanterne sous son manteau, attendirent avec anxiété l'événement qui devait leur servir de signal.
Au bout d'un quart d'heure, qui leur avait paru un siècle, il leur sembla ouïe marcher sur leur tête. Léonor crut avoir distingué un son de ferraille, comme si l'on eût secoué des chaînes. Le silence se rétablit et se prolongea si longtemps, qu'après avoir passé par tous les degrés de l'angoisse, ils ne savaient plus que penser. Don Christoval en était à se demander si tout cela ne serait pas un jeu, une mauvaise plaisanterie concertée d'avance pour s'égayer ensuite aux dépens de la terreur qu'ils auraient eue. Un si grossier manque de convenance était bien invraisemblable; mais enfin l'heure s'écoulait et rien ne paraissait. Soudain, à quelques pas d'eux, un coup énorme est frappé, un coup étouffé, sourd. C'était le ciel du lit qui s'abattait chargé d'une masse de plomb considérable. Une minute après, le grincement d'une poulie mal graissée se fit entendre, et à travers l'ombre claire d'une nuit d'été, Christoval et Léonor virent leur lit remuer, descendre lentement et enfin s'abîmer à travers le plancher.
Ce n'était pas le moment de s'arrêter à trembler; l'heure était arrivée. Christoval et Léonor s'élancèrent dans le passage masqué par le buffet, dont ils eurent la présence d'esprit de refermer les portes derrière eux. Ce passage était complètement obscur, bas et voûté, s'abaissait par une pente si rapide, qu'ils avaient beaucoup de peine à ne point glisser. Ils tâchaient de se retenir aux murailles et avançaient à tâtons dans ce labyrinthe de pierre qui ne finissait pas. Don Christoval tenait d'une main sa tremblante compagne et de l'autre son poignard à tout événement. F. G.
(La suite à un autre numéro.)
Nouvelles Inventions.
LE PROCÉDÉ ROUILLET.
Dans l'art du dessin il y a une partie qui n'est autre chose que l'imitation exacte du contour des objets, de leurs positions et de leurs proportions relatives; c'est la reproduction matérielle de ce que nous voyons; l'imagination et le sentiment n'ont aucune part dans ce travail entièrement mécanique, mais dont la difficulté est extrême. Ainsi, les peintres consument de longues années, s'épuisent en efforts multipliés pour arriver à bien dessiner, c'est-à-dire à reproduire ce qu'ils voient. Au lieu de pouvoir se livrer sans crainte à l'inspiration, ils sont arrêtés dans la composition de leurs tableaux par les proportions, la perspective, la forme des objets. Un procédé, au moyen duquel cette difficulté serait éliminée rendrait donc un immense service à l'art en général et à la peinture en particulier. L'artiste serait ramené à sa véritable vocation, qui n'est pas de copier servilement la nature, mais de l'idéaliser; de même que ce n'est pas celui qui taille la statue dans le marbre qui est le statuaire, mais celui qui traduit sa pensée en la matérialisant dans une masse d'argile. De même aussi celui-là n'est point un géomètre, qui sait mesurer exactement les longueurs des côtés d'un triangle, mais celui qui, de la connaissance d'un côté de ce triangle et de ses angles adjacents, déduit la figure et la grandeur du triangle tout entier.