Longchamp, comme tous les autres monastères, comme toutes les institutions humaines, passa de la grandeur à la décadence, de la ferveur au relâchement, de la régularité au désordre. Saint Louis y avait maintenu la stricte observance de la règle; son petit-fils, Henri IV, y prit une maîtresse, Catherine de Verdun, jeune religieuse de vingt-deux ans, à laquelle il donna le prieuré de Saint-Louis de Vernon, et dont le frére, Nicolas de Verdun, devint premier président du Parlement de Paris. Cet exemple paraît avoir été fatal à la moralité de l'abbaye, à en juger par une lettre que saint Vinrent de Paul écrivait, le 25 octobre 1632, au cardinal Mazarin: «Il est certain, disait-il, que, depuis deux cents ans, ce monastère a marché vers la ruine totale de la discipline et la dépravation des moeurs. Les parloirs sont ouverts aux premiers venus, même aux jeunes gens sans parents. Les frères mineurs recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vêtements immodestes, des montres d'or. Lorsque la guerre les força à se réfugier dans la ville, la plupart se livrèrent à toute espèce de scandale, en se rendant seules et en secret dans les maisons de ceux qu'elles désiraient voir.....»

Nous citons ce curieux passage, non pour dénigrer les nonnes de Longchamp, mais pour établir que les relations du couvent avec la capitale étaient fréquentes, et que les Parisiens préludaient par des promenades partielles à la grande promenade périodique. Plusieurs circonstances contribuaient à les entraîner vers ces parages. Dès le quinzième siècle, on allait à Boulogne entendre prêcher le carême par les cordeliers aumôniers de Longchamp. «En 1429, selon le Journal de Charles VII, frère Richard, cordelier, revenu depuis peu de Jérusalem, fit un si beau sermon, qu'après le retour des gens de Paris qui y avaient assisté, on vit plus de cent feux à Paris, en lesquels les hommes brûlaient tables, cartes, billes, billards, boules, et les femmes les atours de leur tête, comme bourreaux de truffes, pièces de cuir et de baleine, leurs cornes et leurs queues. «En outre, il fallait passer par Longchamp pour monter au Mont-Valérien, habité par des ermites qui, au temps où Mercier rédigeait son Tableau de Paris, en 1782, attiraient encore, après quatre ou cinq siècles, un concours étonnant de peuple et de bourgeois Il y avait fluxion sur ce point, et l'autorité ecclésiastique fut souvent obligée d'employer des mesures coërcitives. «Les évêques de Paris, dit l'abbé Leboeuf, ont toujours veillé à ce qu'un trop grand concours à Longchamp n'en troublai la retraite. La bulle du pape Grégoire XIII, sur un jubilé, en avait assigné l'église pour une des sept stations. Pierre de Gondi, évêque, mit l'église de Saint-Roch à la place de celle de Longchamp; et lorsque le pape eut appris ces raisons, il loua sa prudence par un bref que j'ai vu, daté du 10 mars 1584.»

Ce fut au commencement du règne de Louis XV que se régularisèrent les excursions qui avaient pour fut l'abbaye. Une cantatrice célèbre, mademoiselle Le Maure, quitta théâtre en 1727, à la vive douleur du public, qui regrette toujours ceux qui prennent envers lui l'initiative de l'abandon. Des scrupules religieux avaient déterminé la retraite de mademoiselle Le Maure; mais le chant était sa vie; elle n'y put renoncer d'une manière absolue, et lasse de dire les amours d'Armide ou d'Alceste, elle fit retentir de ses notes éclatantes les voûtes de l'église de Longchamp. Les saintes filles se formérent aux leçons de l'actrice; leur psalmodie lugubre devint un angélique concert et tout Paris accourut les entendre chanter Ténèbres pendant la semaine sainte. L'abbesse, étonnée de ce succès, se mit en quête de belles voix, et demanda aux choeurs de l'Opéra. Les dryades du Triomphe de l'Amour, les divinités infernales de Persée, entonnèrent, concurremment avec les vierges du Seigneur, quare fremuerunt gentes, ou miserere mei, Deus. Les Parisiens se crurent au spectacle. On assiégea les portes, on s'amoncela dans la nef, on escalada les galeries, on monta sur les chaises, sur les tombeaux, sur les autels des chapelles. Ce fut, pendant plusieurs années, une effroyable cohue, une avalanche de bruyants visiteurs, l'invasion d'une petite église par une grande ville. Le jour enfin, les curieux, arrivant le mercredi saint aux portes de Longchamp, les trouvèrent fermées par ordre de M. de Beaumont, archevêque de Paris. Le pèlerinage annuel n'en continua pas moins. C'était une inauguration des promenades, une fête publique du printemps, une manifestation joyeuse en l'honneur du soleil et des toilettes d'avril, des nouvelles feuilles et des nouvelles modes, des beaux jours renaissants et des jolies femmes ranimées. C'était, à défaut des cantiques de Longchamp, un hommage rendu à celui qui vivifie la nature après l'hiver.

En recherchant ce qui concerne les premiers Longchamp, nous n'avons exhumé qu'une seule anecdote. Lalande, musicien de la chapelle du roi, voulant aller à Longchamp, se rend chez le loueur de chevaux Mousset, et loue un cheval avec selle de velours, housse galonnée, bride et bridon d'or; il donne 9 fr. d'arrhes. En sortant de l'écurie, il rencontre trois de ses collègues, Daigremont, Douillet et Mondoville, qui l'invitent à monter avec eux dans une calèche et à les accompagner à Longchamp. Lalande répond qu'il vient de louer un cheval, mais que s'il peut retirer ses arrhes il sera volontiers de la partie. On retourne chez le loueur: «M. Mousset, dit Lalande, montrez-moi donc encore une fois le cheval que j'ai arrêté.--Le voici. Monsieur.--Savez-vous qu'il est bien court, votre cheval, et qu'il y a peu d'espace entre le cou et la queue? Car enfin, c'est moi qui paie: je prends la première place, voici celle de Daigremont, Doublet se tiendra là; mais je ne vois pas où diable sera placé Mondoville, et celui-là compte!»

Le loueur, après avoir écouté attentivement ce calcul, se hâte de restituer les arrhes.

De 1750 à 1760 Longchamp atteignit son apogée. C'était alors une solennité: grands seigneurs, diplomates, fonctionnaires publics, financiers et fermiers-généraux y faisaient assaut de luxe et d'élégance. A Naples, à Madrid, le roi lui-même par un sentiment de pieuse vénération, n'aurait pas osé monter en voiture pendant la semaine sainte: à Paris, au contraire, l'aristocratie préparait longtemps à l'avance les plus somptueux équipages, et les bourgeois modestes, ceux qui allaient ordinairement à pied, dérogeaient durant trois jours à leur habitude. Calèches, fiacres, cabriolets, carrosses de remise, chevaux, chaises à porteur, vinaigrettes, tous les véhicules disponibles étaient mis en réquisition. Dès le mercredi saint, une immense cohue encombrait les allées des Champs-Elysées et du bois de Boulogne. Les actrices y venaient briguer les applaudissements que les vacances de Pâques les empêchaient de chercher sur le théâtre. Les femmes qu'on appelait alors les impures, et qui doivent leur nom actuel au quartier qu'elles habitent, se montraient resplendissantes de diamants qui les paraient sans les éclipser. Les journalistes, les pamphlétaires, les peintres de moeurs, ne manquaient pas au rendez-vous général, et les nombreux documents qu'ils ont recueillis nous mettent à même de tracer, presque année par année, une monographie de Longchamp.

La promenade de mars 1768 fut favorisée par la beauté du temps et de la douceur de la température. «Les princes, les grands du royaume, disent les mémoires contemporains, s'y rendirent dans les équipages les plus lestes et les plus magnifiques.» L'héroïne de la fête fut la danseuse Guimard, que Marmontel avait surnommée la belle damnée. Elle parut dans un char d'une élégance exquise, sur les panneaux duquel, pour mieux rivaliser avec les grandes dames, elle avait fait peindre des armes parlantes. L'écusson portait un marc d'or, d'où s'élevait une plante parasite, un gui de chêne; les grâces servaient de supports et les amours de cimier. Ce blason révélait un lucre honteux; mais, sous ce règne, la licence étaient trop commune pour qu'il lui fût possible d'être effrontée, et l'un oublia l'imprudence de l'aveu pour ne songer qu'à l'esprit des emblèmes.

Quelques années plus tard, en avril 1774, nous voyons la chanteuse Duthé succéder à mademoiselle Guimard dans les fonctions de beauté à la mode. Cet équipage doré, vernissé, traîné par six chevaux fringants, n'appartient point, comme on pourrait le croire, à une princesse du sang royal; il porte tout simplement la Duthé. Le mercredi et le jeudi saints elle excite l'admiration; on la proclame et elle se croit sans rivale; mais, le troisième jour un autre équipage, non moins doré, traîné par six chevaux non moins superbes, galope à côté du sien. Quelle était donc celle qui dressait ainsi carrosse contre carrosse, celle qui opposait sa piquante physionomie à la beauté fade et régulière de la Duthé? Une obscure élève d'Audinot, danseuse en double à l'Opéra, la demoiselle Cléophile, qui devait une subite opulence à la protection du comte d'Aranda.

Un an après, la Duthé faisait l'épreuve de l'inconstance du public. Au moment où son équipage entrait en ville, des groupes menaçants l'environnèrent; des huées, des sifflets, des cris d'indignation l'assaillirent avec tant de violence qu'elle fut obligée de rétrograder. Des bruits vagues, calomnieux peut-être, avaient provoqué cette explosion de mécontentements. Le comte d'Artois, marié depuis deux ans à Marie-Thérèse de Savoie, venait souvent incognito de Versailles à Paris. «Las de biscuit de Savoie, disait M. de Bievre, il venait à Paris prendre du thé; et les Parisiens, d'ordinaire peu scrupuleux, avaient pris parti pour la comtesse délaissée.

L'affluence d'actrices et de femmes équivoques faisait de Longchamp un spectacle assez scandaleux pour que l'archevêque de Paris cherchât à en arrêter les progrès, après en avoir entravé la naissance. Il pria le ministre de faire fermer les portes du bois de Boulogne durant la semaine sainte, par respect pour le jubilé de 1776; mais ses réclamations avortèrent, et la promenade eut son cours.