La tragédienne Rancourt, la prima donna du Longchamp de 1777 faillit n'y pas assister. Le 29 mars, resplendissante et fière comme si elle eût joué Roxane, elle s'apprêtait à monter en voiture. Vous pensez aller à Longchamp, madame; vous êtes toute au désir de plaire et de briller; mais vous avez compté sans vos créanciers. Vous n'avez pas aperçu les recors en embuscade autour de votre hôtel; les voici, ils vous entourent, ils s'emparent de votre personne, ils vous invitent poliment à coucher au Fort-l'Évêque. Heureusement qu'un homme généreux, mais peu désintéressé, en sacrifiant quelques milliers de louis, va vous rendre à l'ovation qui vous attend.

Le Longchamp de 1780 fut des plus brillants, en dépit de la vivacité du froid. La file des voitures allait sans interruption depuis la place Louis XV jusqu'à la porte Maillot, entre deux haies de soldats du guet. Les voitures circulaient plus librement dans le bois, dont la garde avait été confiée à la maréchaussée. On signala comme des merveilles deux carrosses de porcelaine. L'un, occupé par la duchesse de Valentinois, avait pour attelage quatre chevaux gris-pommelé, dont les harnais étaient de soie cramoisie brodée en argent, le second appartenait à une impure, mademoiselle Beaupré. Il reparut l'année suivante avec un prince du sang, le duc de Chartres pour écuyer cavalcadeur, «ce qui, disent les mémoires de Bachaumont, n'augmenta pas pour lui la vénération publique.»

Malgré la présence de Monsieur, du comte et de la comtesse d'Artois, du duc et de la duchesse de Bourbon. Le Longchamp de 1781 fut triste. Pendant quelques aimées, il y eut diminution progressive dans le luxe et le nombre des équipages, quoique les modes eussent atteint un degré d'extravagance qui aurait du donner de la splendeur à la fête annuelle de la mode. C'était le temps des étoffes, entrailles de petit-maître, soupir étouffé, jambe de nymphe émue, centre de puce en fièvre de lait: les hommes étaient coiffés à l'oiseau royal, au cabriolet, à la Ramponneau, à la grecque, à l'hérisson; les femmes portaient de gigantesques bonnets à la Belle-Poule, à la d'Estaing, au ballon, à la Montgolfier, au Port-Mahon, au compte-rendu, aux relevailles de la reine. Les carrosses massifs avaient été remplacés par des cabriolets importés d'Angleterre, wiskys ou garricks, voitures légères, mais d'une si prodigieuse hauteur que le peuple disait, en les voyant passer: «Voilà des gens qui vont allumer les réverbères.» Il parut, au Longchamp de 1786, un wisky dont la caisse disparaissait dans le brancard. Les laquais étaient assis sur le devant, et le cocher, placé derrière sur un siège élevé, dirigeait les chevaux par-dessus la tête de ses maîtres. Les beautés remarquables et remarquées de cette même année furent les demoiselles Adeline et Deschamps, appartenant toutes deux à la Comédie-Italienne La première avait reçu de M. de Weymeranges, intendant des postes et relais, un présent de mille louis pour son longchamp. La seconde est nommée par Delille dans une épître sur le luxe:

Cette beauté vénale, émule de Deschamps,

Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps.

Une modification essentielle, introduite au Longchamp de 1787. lui rendit momentanément son éclat primitif. On renonça à suivre la route inégale et sablonneuse de l'abbaye, pour adopter l'allée qui va de la Muette à Madrid. «Depuis longtemps, écrit l'annaliste Bachaumont, on ne se rappelle pas avoir vu tant de monde, tant de voitures aussi belles et aussi bizarres: les wiskys y brillaient surtout. Beaucoup de petits-maîtres, beaucoup de dames avaient fait faire une voiture différente pour chaque jour. Un wisky plus bizarre et plus galant que les autres a fait pendant ce temps la matière des conversations. Ce wisky était surmonté d'une Folie avec sa marotte; dedans étaient quatre marionnettes, deux de chaque sexe, saluant à droite et «gauche sans cesse; tout cela était mené par un ânon joliment harnaché, et un jockey dirigeait l'animal. On lisait sur la voiture: D'où viens-je? où vais-je? où suis-je? On l'a appelé la parodie de Longchamp, dont en effet on semblait vouloir faire la critique. Quoi qu'il en soit, ce concours a dû satisfaire le marquis de Villette, qui passe aujourd'hui pour l'auteur.»

La révolution suspendit Lonçchamp. Comment l'aurait-on solennisé? Tous les chevaux avaient été accaparés pour le service des quatorze armées, et le sang coulait sur la place ci-devant de Louis XV. Si quelques voitures avaient osé s'aventurer dans les Champs-Elysées, elles auraient rencontré chemin faisant les charrettes chargées de victimes. Longchamp tomba en même temps que la monarchie. Ne pensez pas toutefois que la mode ait complètement perdu son empire. Exilée de Longchamp, elle se réfugiait dans les galeries de bois C'était au Palais-Égalité qu'on voyait les redingotes à la Zutime en pékin velouté et lacté; les douillettes à la laponne en florence unie; les habits à la républicaine: les caracos à la Nina; les robes à la turque, à la persienne, à la Psyché, au lever de Venus. Où diable la mythologie va-t-elle se nicher?

Cependant l'on abattait sans pitié le vieux monastère; on brisait les nombreux tombeaux de l'église édifiée par sainte Isabelle, et les cendres de la fondatrice, de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le Long, de Jeanne de Navarre, de Jean II, comte de Dreux, étaient dispersées par des mains profanes. Longchamp semblait mort avec la religion qui l'avait enfanté; les vainqueurs de thermidor le ressuscitèrent. Nous sommes en germinal an V (avril 1797). La terreur est anéantie, l'échafaud renversé, la jeunesse dorée triomphante; Longchamp va renaître pour les ébats des parvenus du Directoire. «Le peuple, dit le Miroir du 26 germinal, commence à voir que ces opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilité. On ne peut compter le nombre des couturières, des marchandes de modes, que nos jolies promeneuses ont fait travailler, pour fixer les regards pendant cette fête, qui, en elle-même, ne ressemble à rien. Pendant que les amours s'occupent de leur parure, les forgerons, les charpentiers, les selliers, travaillent sans cesse à confectionner, à équiper les chars et les chevaux qui doivent traîner cette foule élégante et badine. Gloire à Longchamp, aux niais qui y galopent, aux badauds qui les considèrent! Ils font travailler, ils font vivre le pauvre monde.»

En vertu de ces doctrines, exprimées dans un style qui exhale un parfum d'ancien régime, les Parisiens se portent à Longchamp, le jour du ci-devant mercredi saint. On brave la pluie; on veut reconnaître les lieux; mais il y a encore peu d'élégantes voitures, et l'on ne distingue qu'un seul équipage à quatre chevaux, conduits par des jockeys vêtus à l'anglaise. Le jeudi, les équipages, plus nombreux, vont et reviennent sur deux lignes parallèles. La citoyenne Tallien, la citoyenne Récamier, la citoyenne Lange, la citoyenne Mézerai, du théâtre Louvois, la danseuse Lanxade, ont les honneurs de la journée. Le vendredi, on compte deux mille voitures. Les héroïnes de la veille reparaissent avec des toilettes différentes. L'écuyer Franconi a réuni ses musiciens dans une vaste gondole, qu'escorte une foule d'écuyers, et donne un concert ambulant aux promeneurs, depuis la place Louis XV jusqu'à Bagatelle. Des troupes à pied et à cheval, des agents de police, sont distribués sur toute la route; car le gouvernement est averti qu'une grande conspiration se prépare, et qu'on doit profiter de Longchamp pour prendre le Chemin de Ia Révolte. Comme un symbole, de l'aristocratie déchue, se montre à cette fête une calèche de forme antique, lourde et vermoulue, conduite par deux maigres laquais, et péniblement tiraillée par deux maigres haridelles. A l'entrée des Champs-Elysées s'est formé un groupe d'humoristes, qui narguent le faste des nouveaux enrichis. «Tiens, voici un ex-jacobin.--Celui-ci est un valet qui a dénoncé son maître.--Voilà un comité révolutionnaire: le père, la mère, le fils, tout en était...» Le soir, les citoyennes, en costume d'amazone, ou habillées à la grecque et étincelantes de diamants, vont au théâtre Feydeau entendre Garat chanter Enfant chéri des Dames et l'air d'Alceste: Au nom des Dieux. Voilà Longchamp reconstitué!

Diverses particularités signalèrent la semaine sainte de germinal an VIII (1798). Le vendredi saint fut en même temps le mardi-gras; on confondit le carême et le carnaval. Il y eut un bal masqué le jeudi saint, et le lendemain on exécuta le Stabat, au grand mécontentement des vieux hébertistes. Les merveilleux de l'an VIII figurèrent à Longchamp en habits gros bleu, brodés en soie bleu-de-ciel, à collet triplement juponné, avec cravates nouées sur le côté gauche, gilets à la débâcle, et demi-chemises de batiste. Les couleurs chamois, serin et violet, dominaient dans les ajustements des dames. Quelques robes étaient bleu-clair recouvertes de linon. La coiffure en vogue était le fichu-marmotte sur un chapeau de paille.