La voici dans la tente du conquérant, mais déjà ce conquérant est conquis et désarmé par les charmes de Judith Phoedime, une femme, une femme jusque-là maîtresse du coeur d'Holopherne, s'arme de sa passion et de sa jalousie contre cette étrangère, cette Juive au regard séduisant. Cependant ni les reproches ni les emportements de Phoedime ni le mécontentement ni les cris de l'armée et des chefs qu'elle ameute contre Judith et qui demandent si tête ne peuvent détourner Holopherne de son amour. Il brave les uns il punit les autres, sauve Judith de leur fureur, et se livre ensuite aveuglément à sa dangereuse amorce.--Le festin homicide est préparé, Holopherne vide la coupe fumante et boit le poison amoureux dans les yeux de Judith, puis il se retire sous sa tente. Alors Judith, saisissant son glaive, soulève le rideau de pourpre, entre, frappe, et revient tristement au milieu des juifs, qui saluent leur libératrice par des cris de délivrance et du joie.
(Théâtre-Français.--Judith, tragédie--Mademoiselle
Rachel, rôle de Judith; Beauvalet, rôle d'Holopherne.)
Tout manque à un pareil sujet; l'auteur a cru en adoucir la dureté et en féconder la sécheresse par la passion sincère et la générosité d'Holopherne; mais comment n'a-t-il pas compris qu'il aggravait ainsi l'horreur qui résulte naturellement de l'action de Judith?--Que pouvait faire le public dans ce vide de sentiments et d'intérêt? applaudir une versification élégante; se réfugier, pour le reste, dans le silence, et murmurer çà et là, ce qui était dans son droit. Peut-être aurait-il dû se montrer courtois et patient jusqu'au bout. Mon avis est qu'il faut tout accepter d'une femme, et singulièrement d'une femme spirituelle, tout jusqu'à des tragédies; et vraiment madame Emile de Girardin mérite par beaucoup de style gracieux et d'aimable esprit qu'on lui passe Judith sans plus de sévérité. D'ailleurs, cherchez à Judith un poète tragique du côté de la barbe, à qui Molière accorde la toute-puissance, et la barbe elle-même y échouera. Sous les traits de mademoiselle Rachel, Judith est d'une barbarie charmante, et je comprends que Beauvalet-Holopherne s'y laisse prendre et y risque sa tête.
Théâtre du Vaudeville.--Hermance, ou Un an trop
tard.--(Mesdames Thénard et Pagé, mesdemoiselles Saint-Marc et Castellan.)
Revenons à des beautés moins farouches: Hermance, elle, est incapable de détruire le moindre Holopherne; elle a le coeur trop sensible pour se livrer au maniement du coutelas, séparée de l'homme qu'elle aime par des événements inondés de pleurs, Hermance le trouve marié à sa soeur. Vous devinez la lutte et le désespoir! Le mari est tenté de revenir à Hermance; un instant Hermance chancelle; mais sa vertu surmonte son coeur: Hermance s'enfuit, et se sacrifie, plutôt que de porter le trouble dans la maison de sa soeur. Ce drame, très-honnête et très-moral, obtient un succès de sanglots: la scène où Hermance, retrouvant ses deux soeurs, s'assied près d'elles et leur raconte toutes les douleurs de son passé, mêlées à la joie de les revoir, est tout aimable et toute naïve: madame Ancelot n'a jamais rien fait de mieux; il y a là trois visages qui s'encadrent agréablement: le frais visage de mademoiselle Saint-Marc, le visage honnête et sage de madame Thénard; le visage éveillé de madame Page; et derrière eux, venant, se jeter étourdiment au milieu de ces épanchements de famille, un quatrième visage qui se compose des beaux yeux, des dents d'ivoire et des joues appétissantes de mademoiselle Castellan.
THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Le Puits d'Amour, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et de Leuven, musique de M. Balfe.
Il y avait une fois, à Londres, une jeune Irlandaise arrivée depuis peu de son pays, et nourrissant en secret dans son coeur une passion profonde. Elle avait tout ce qu'il faut pour cela, une âme tendre, confiante et naïve, une imagination vive et ardente. Elle avait aussi tout ce qu'il faut pour plaire et pour être aimée: une taille svelte et dégagée, une démarche élégante, des traits délicats et fins, des cheveux blonds les plus jolis du monde, des yeux bleus d'une transparence admirable, et le regard le plus coquettement spirituel. Cette jeune fille s'appelait Géraldine. Ce n'était d'ailleurs qu'une paysanne, ou tout au plus la fille de quelque petit bourgeois du pays: cependant elle avait reçu une éducation des plus distinguées. Elle pinçait de la harpe comme un professeur, et savait sur le bout du doigt la mythologie. Avec tant de qualités, tant de talents et tant de charmes, comment n'aurait-elle pas fait tourner toutes les têtes? Elle n'y manqua pas. Le shériff de Londres, sir Bolbury, fut bientôt à ses pieds. Le roi Edouard lui-même la remarqua, et épuisa en son honneur tous les trésors de sa rhétorique galante. Mais le coeur de la belle fut insensible à la séduction. Elle résista imperturbablement à l'éloquence du monarque et aux agréments du shériff. Rien ne put effacer de sa mémoire l'image de son ami Tony le matelot, ni le temps, ni l'absence, ni la mort elle-même. Voilà une amante modèle, et comme je vous souhaite d'en rencontrer une, ô lecteur!