Cependant Tony le matelot l'avait trompée, car il n'était pas matelot et ne s'appelait point Tony. C'était un jeune seigneur de la cour, le comte de Salisbury, rien que cela! qui, voyageant en Irlande, avait imaginé de prendre momentanément la veste courte et le chapeau goudronné pour se rapprocher d'elle et endormir sa défiance. Mais ce qui n'avait été d'abord à ses yeux qu'un passe-temps devint bientôt, les charmes et la vertu de Géraldine y aidant, un amour véritable, et par conséquent honnête. Le faux matelot feignit d'être rappelé à bord, et fit ses adieux à Géraldine, qui pleura beaucoup, lui fit promettre de revenir, et lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, l'anneau de sa mère, comme un témoin irrécusable de l'engagement qu'elle prenait de n'être jamais qu'à lui.

A Londres, le comte ne tarda pas à voir Géraldine; mais c'était, je vous l'ai dit, un vertueux jeune homme, incapable de tromper plus long-temps celle qu'il aimait, incapable surtout de tendre des pièges à sa naïve confiance. Le roi lui imposait un riche et noble mariage, sous peine de disgrâce. Il tenait à la faveur, et il lui sacrifia son amour. Combien de courtisans, à sa place, se seraient montrés moins scrupuleux, et n'auraient renoncé ni à l'amour ni à la faveur!

«Va, dit-il à son page Fulby, va trouver Géraldine, et sans me nommer, dis-lui seulement que tu es chargé de lui remettre cette bague de la part d'un matelot nommé Tony. Ne lui dis pas que je ne l'aime plus, d'abord parce que cela n'est pas vrai, et puis je serais trop malheureux si elle me croyait parjure. Dis-lui seulement que Tony est mort, et qu'en mourant il l'aimait.»

Le page fait la commission, et se retire, tout surpris du calme stoïque avec lequel Géraldine a écouté la fatale nouvelle. Ce page est un enfant sans expérience, et qui ne comprend rien aux grandes passions. Géraldine est calme parce que sa résolution est prise; une résolution péremptoire, qui coupe court à toute douleur, et qui dispense les gens les plus malheureux de s'affliger. Tout auprès d'elle est un puits,--car la cruelle confidence lui a été faite au milieu de la place publique;--elle ne ressemblait pas au joueur, qui dit:

J'ai cent moyens tout prêts pour sortir de la vie,

La rivière, le feu, le poison et le fer,

et qui continue à vivre. Elle n'a qu'une seule pièce, dans son arsenal, mais elle n'hésite pas un seul instant à s'en servir. Elle monte sur la margelle d'un pas ferme et s'élance dans le gouffre béant le plus héroïquement du monde.

Ce puits avait été, une fois déjà, le théâtre d'une semblable aventure, et c'est pour cela qu'on l'appelait dans le quartier le Puits d'Amour. Mais la date de ce fait célèbre se perdait dans la nuit des temps, et depuis il s'était opéré dans les profondeurs du vieux monument des révolutions importantes, dont je ne puis me dispenser de vous raconter l'histoire.

Ce puits s'ouvrait dans le voisinage du palais des rois d'Angleterre. Or, le prédécesseur du roi actuel avait été un très-mauvais roi. Les mauvais rois sont assez naturellement défiants et poltrons. Il leur faut des cachettes et des portes de derrière. Le monarque dont je vous parle avait donc fait construire en secret un appartement au fond de sa cave, et avait pris le Puits d'Amour pour porte de derrière et pour escalier dérobé. Il suffisait de s'asseoir dans un fauteuil qui se trouvait là, et de presser une détente: brrrr! la machine se mettait en mouvement, le fauteuil s'élevait peu à peu jusqu'au niveau du sol, et vous arriviez hors du palais et au milieu de la place publique sans que personne en sût rien. Pour rentrer, la manoeuvre n'était pas plus difficile. Edouard, le roi actuel, trouvant les choses si bien disposées, avait tiré un grand parti de la machine et de l'appartement souterrain. De concert avec quelques familiers, il s'y livrait en secret, l'hypocrite! à des plaisirs que le décorum de la majesté royale ne lui eût pas permis de goûter autrement.

Lors donc que Géraldine se précipite dans le Puits d'Amour, au lieu de tomber dans l'eau, comme elle s'y attendait, elle rencontre la machine que j'ai décrite, qui se trouvait là tout à point, et qui l'apporte au milieu de là bande joyeuse et avinée. Figurez-vous un agneau qui tomberait au milieu des loups.