L'agneau ne voit pas d'abord tout son danger. Les loups vont venir, mais ils ne sont pas encore venus. Le seul présent est le moins redoutable de tous: c'est Salisbury, accompagné de Fulby, son page, Géraldine le reconnaît et n'éprouve aucune surprise.--Cela vous étonne? On voit bien que vous ne vous êtes jamais jeté dans un puits! Imaginez-vous donc qu'on prenne une pareille résolution, et qu'on fasse un pareil saut sans que la cervelle en soit un peu ébranlée! Géraldine a voulu mourir, elle a cru mourir, elle se croit morte, et pense que c'est seulement l'ombre de son amant qui lui parle, et qui presse de l'ombre de ses lèvres l'ombre blanche et délicate de sa jolie main. Le judicieux Salisbury se garde bien de la détromper: mais, au plus fort de ses transports amoureux «Vite! vite! cachez-vous, s'écrie le page qui faisait sentinelle: voici le roi!»

Salisbury pousse Géraldine dans un cabinet. Mais je vous ai dit que la jeune Irlandaise était une virtuose. Que trouve-t-elle dans ce cabinet? Une harpe. Or, tout harpiste est comme les tambours, qui ne sauraient voir leur instrument devant eux sans frapper dessus. Géraldine risque d'abord quelques arpèges; puis l'inspiration lui vient; le son de sa voix se marie bientôt comme de lui-même aux sons des cordes harmonieuses, et le roi dit: Qu'est-ce que cela?

Or, vous savez que le roi est peu scrupuleux quand il est dans ses petits appartements. Il fait boire à la pauvrette un vin perfide qui l'assoupit, puis il renvoie tout le monde, et...--Vous rougissez, madame? Rassurez-vous. Dieu protège la vertu en général, et Géraldine en particulier. Dieu, qui tient dans sa main le coeur des rois, envoie tout à coup à Edouard un irrésistible accès de mélomanie. Au lieu de mettre à profit ce moment si favorable, il prend le ton de l'orchestre, et se met en mesure, et chante si bien son bonheur qu'il oublie de le goûter. Ce que c'est que d'aimer la musique! le temps fuit, et l'occasion perdue ne revient pas. La police, introduite par Salisbury, s'empare du monarque, qu'elle ne connaissait pas, apparemment. Edouard se voit successivement arrêté par le shériff, malmené par les constables, berné par Salisbury, bafoué par Géraldine; et, après avoir été dupe de tout le monde,--inévitable et triste sort des rois!--il est obligé d'unir lui-même à son rival celle qu'il avait espérée pour maîtresse.

Voilà l'histoire de Géraldine et du Puits d'Amour. Elle n'est pas très-vraisemblable, il faut bien l'avouer. Est-elle du moins amusante? Cette question est délicate, et vous la déciderez mieux que moi.

J'aime mieux vous dire quelques mots de la musique de M. Balfe.

M. Balfe est ce compositeur anglais, ou plutôt irlandais, dont je vous ai annoncé l'apparition il y a quelques semaines. M. Balfe a beaucoup d'amis, amis très-zélés et très-bruyants. Mais, quelque bruit qu'aient fait ces messieurs, avant, pendant et après, ils n'ont pas empêché néanmoins qu'on entendit la partition de M. Balfe, et c'est là de leur part une insigne maladresse; pour M. Balfe, c'est un malheur. Sans cela on aurait pu du moins l'admirer de confiance.

Théâtre de l'Opéra-Comique--Le Puits d'Amour.--Audran,
rôle du comte de Salisbury; madame Thillon, rôle de Géraldine;
mademoiselle Darrier, rôle du page.

Avant la première représentation,--cette solennité musicale, comme le disait M. Balfe lui-même dans des réclames écrites de sa propre main,--l'auteur du Puits d'Amour était un athlète formidable qui allait tout écraser, un soleil étincelant, dont l'apparition sur l'horizon de l'Opéra-Comique allait plonger dans l'ombre les pâles étoiles qui se disputent un coin de ce ciel étroit et nébuleux. Aujourd'hui M. Balfe n'est plus qu'un compositeur comme il y en a tant, écrivant correctement la langue, sachant honnêtement son métier, et arrangeant assez proprement des idées qu'il a ramassées partout, dans le cour? de ses voyages.

Une montagne en mal d'enfant