La pierre de taille envahit Paris de plus en plus: c'est le moment de s'écrier comme Horace: «Bientôt les villes ne laisseront plus un sillon à la charrue!» Un pauvre jardin était échappé, sous mes fenêtres, à la férocité de la truelle; ils viennent de le détruire! et quelle saison ont-ils choisie pour cet assassinat? le mois de mai, le temps on la victime me souriait dans sa jeune verdure et renaissait. Un lilas en fleurs est resté, charmant, parfumé, étalant sa robe embaumée. Le premier jour, à la vue de cette fleur si tendre, le coeur leur a manqué; mais, les maçons qu'ils sont, ils la tueront demain!
Les grands préparatifs pour le bal de M. Sauzet continuent; il est surtout question d'un souper monstre: le président de la Chambre des Députés irait sur les brisées de Lucullus. M. Sauzet est pourvu, dit-on, d'un Vatel bien capable, par ses talents superfins, de sortir victorieusement de cette grande nuit culinaire. Un député du centre, ami particulier de M. Sauzet, vient d'être mis en communication avec ce grand homme, pour s'entendre sur le menu: M. Sauzet a bien d'autres soins en tête, et le repas parlementaire qu'il préside tous les jours en séance publique lui suffit et au-delà. L'ami s'entretenait donc avec le grand Vatel.--Vous savez que nous avons toute la Chambre, lui dit-il, la gauche et la droite, le centre, le tiers-parti et les extrémités. Comment pouvez-vous traiter tous les partis?--Monsieur, répondit fièrement Vatel, comme homme, j'ai une opinion; mais comme cuisinier, je n'en ai pas.»
A la première représentation de Lucrèce on a remarqué que M. Alexandre Dumas sortait à tous les entr'actes, et se promenait dans les corridors, tête nue et dans une agitation singulière. Un de nos critiques les plus spirituels va droit à lui, et lui prenant la main: «Eh bien, mon cher, que dites-vous de cela?» M. Dumas, entr'ouvrant sa loge, et prenant vivement sa canne et son chapeau: «Mon cher M. ****, je m'en vais, s'écrie-l-il; je vais travailler!» Est-ce une conversion, est-ce une impertinence?--La veille, M. Alexandre Dumas avait lu, au Théâtre-Français, un drame en cinq actes et en prose, intitulé: Les Demoiselles, de Saint-Cyr. Lucrèce n'était pas née, et M. Dumas aura peut-être oublié de travailler ces demoiselles.
Le succès de M. Ponsard jette le trouble et le désespoir dans la nation des dramaturges et des poètes; d'abord, les trois cents auteurs qui sont sortis du collège ou de l'École de Droit, avec une tragédie de Lucrèce dans la poche, ne peuvent comprendre qu'on leur ait préféré M. Ponsard; ils crient au passe-droit et à la trahison; les poètes en exercice ne sont pas moins blessés des couronnes qui tombent de toutes parts sur le jeune front de M. Ponsard. Ils se plaignent amèrement de la critique qui les dépossède de leur gloire, au profit de cette muse nouvelle-venue, et prétend que depuis vingt ans, depuis trente ans peut-être, la Melpomène n'a rien produit de comparable à Lucrèce. «Et ma tragédie, dit celui-ci; et mon drame, s'écrie celui-là; pour qui et pour quoi les prenez-vous?» Je déclare que j'ai reçu, pour ma part, plus de vingt épîtres de reproches poignants et de réclamations attendrissantes; un tragique, entre autres, m'écrit: «Monsieur, vous affirmez qu'aucun succès, obtenu depuis trente ans, ne peut le disputer au succès de Lucrèce. Vous devriez savoir, monsieur, que ma tragédie de Caracalla aurait été représentée plus de deux cents fois, si le Théâtre-Français avait voulu la jouer une seule. J'ai l'honneur de vous saluer.»
Les Romains de M. Ponsard ont le grand mérite d'être Romains; ils ne ressemblent pas à ces héros latins à la Scudéry, dont Boileau se moque si ingénieusement.--«Mercure: Tiens, regarde tous ces gens-là, les connais-tu?--Le Français: Si je les connais; eh! ce sont la plupart des gens de mon quartier. Bonjour, madame, Lucrèce! bonjour, monsieur Brutus! comment vous portez-vous?»
Le Champ-de-Mars lui-même n'échappera pas à la spéculation. On annonce qu'une société s'est formée pour le prendre à bail, et le transformer en café-restaurant et dansant. Nous arriverons, peu à peu, à faire une salle de billard de la plaine Saint-Denis.
Cours scientifiques.
SORBONNE.
ZOOLOGIE.--M. DUCROTAY DE BLAINVILLE.
M. de Blainville vient de reprendre à la Sorbonne le cours de zoologie. Pour le célèbre professeur, la zoologie n'est pas seulement une des sciences naturelles; elle se lie au contraire aux plus hautes questions de morale et de philosophie, et tout bon système zoologique doit être catholique. Comment un pyrrhonien, par exemple, pourrait-il admettre l'existence d'une longue série d'êtres qui se lient entre eux par des caractères définis, lorsqu'il doute de l'être lui-même? De même l'éclectique ne peut être que mauvais zoologiste; son système lui permettant de glaner partout, il est évident qu'il choisira ce qui lui convient, et négligera ce qui ne rentre pas dans son système. Nous avons entendu M. de Blainville définir la zoologie par cette phrase, un peu hardie peut-être: La zoologie est la pensée de Dieu traduite en animaux. Une intelligence suprême a présidé à la création, et l'ordre ne peut être que l'oeuvre d'une intelligence. Cette idée est grande et belle, et M. de Blainville l'expose avec tout le feu de l'éloquence et de la persuasion; mais de ce que l'ordre résulte de l'intelligence, s'ensuit-il nécessairement que l'ordre établi soit précisément celui que M. le professeur de Blainville croit voir dans le grand livre de la nature, qui renferme encore pour nous tant de secrets et de mystères? L'homme, dont les vues sont si courtes, les connaissances si imparfaites, peut-il espérer jamais embrasser l'ensemble et comprendre le plan du monde organisé? M. de Blainville est resté le seul défenseur actuel de l'idée d'une échelle animale, d'une série continue telle que l'avait rêvée Bonnet. Champion déterminé, il soutient encore envers et contre tous que les animaux se suivent comme dans une chaîne un chaînon suit l'autre, chaîne décroissante dont le premier anneau serait l'homme et le dernier l'éponge, qui termine la série en liant le règne animal au règne végétal. Le cours de cette année doit avoir pour objet la démonstration de cette doctrine poursuivie dans toute la série. Le règne animal doit, pour ainsi dire, passer en entier devant les yeux du public, attentif de la Sorbonne, qui pourra juger par lui-même de la vérité des doctrines du maître.