Afin de faire mieux comprendre à ses auditeurs ces notions si élevées, M. de Blainville affectionne la figure suivante:

Homme
Singe
Chat
Oiseau
Ptérodactyle.
Lézard.
Grenouille.
Serpent.
Poisson
Insecte.
Crabe.
Huître.
Corail.
Infusoires.
Éponges

Le point le plus élevé de cette échelle est occupé par l'homme, le dernier par l'éponge, et l'espace qui les sépare est réservé pour la foule immense des animaux; chacun correspond à une ligne d'autant plus longue que son organisation est plus parfaite. Les espèces fossiles jouent un rôle très-important dans ce système; bien des échelons resteraient vides si, pour les remplir, M. de Blainville n'exhumait quelques vieux débris des temps anté-historiques. C'est ainsi que pour avoir un chaînon qui unisse les reptiles aux oiseaux, la nature semble avoir créé à dessein le ptérodactyle, animal antédiluvien, espèce de lézard volant.

L'espace nous manque pour réfuter cette doctrine spécieuse au premier coup d'oeil, idéal plein de grandeur, mais que l'observation dénient chaque jour. Il existe certainement une décroissance, une sorte de dégénération successive depuis le roi de la création jusqu'aux derniers des animaux; mais cette série n'est pas continue, des hiatus se trouvent à chaque pas, et, comme le grand Linné l'a dit, les affinités qui unissent les animaux entre eux ne pourraient peut-être s'exprimer jusqu'à un certain point qu'en donnant au tableau du régne animal la forme d'une carte de géographie où chaque province a des rapports intimes et plus ou moins étendus avec plusieurs provinces voisines.

Quoi qu'il en soit, c'est avec les arguments les plus brillants et les plus spécieux que M. de Blainville défend sa thèse; il soutient son système, un peu ancien peut-être, avec une ardeur toute juvénile, et la série animale n'eut jamais de plus éloquent défenseur.

M. de Blainville admet complètement, et comme base fondamentale de son système, la théorie des causes finales. Il est parfaitement convaincu que si l'on aborde la science sans prévention et de bonne foi, il est impossible de ne pas reconnaître partout une relation évidente de cause à effet: rien n'a été créé sans but, et le but de toute création est toujours visible aux yeux du philosophe. Bernardin de Saint-Pierre s'était déclaré le défenseur ingénieux de cette doctrine. S'il nous était permis cependant d'exposer notre manière de voir après celle du savant observateur et de l'éloquent écrivain, peut-être trouverions-nous un peu hardie cette manie de tout expliquer, cette tendance de notre esprit qui nous porte à soulever sans cesse, d'une main audacieuse, les replis les plus cachés du voile de la nature. Ainsi, M. de Blainville croit expliquer parfaitement pourquoi il y a de grands chats et de petits chats, pourquoi le genre Felis de Linné renferme des espèces d'aussi grande taille que le lion et le tigre, et d'aussi petite que notre chat domestique; c'est parce qu'il existe des animaux herbivores et rongeurs de toutes les grandeurs, depuis le cerf jusqu'au lièvre, depuis le lapin jusqu'au rat. Rien de plus simple, les grands chats dévorent les cerfs, les petits prennent les souris. Il me semble qu'on oublie en ce moment que si le chat a été fait pour manger la souris, on pourrait dire avec autant de raison que la souris a été créée pour être mangée par le chat.

Ces idées sont étroites et mesquines, ce sont les faibles produits de notre intelligence bornée qui veut tout comprendre. Dirons-nous pour cela que tout n'est que mystère, que nous ne pouvons rien lire dans le livre de la nature? Loin de là. Il est sans doute de grandes lois qu'il a été donné à l'homme de découvrir à force de patience et de génie; mais il ne faut pas trop se hâter de conclure. Soyons timides dans nos recherches. L'homme seul met en oeuvre de petits moyens pour arriver au but; mais les lois qui dirigent le monde sont grandes comme la création elle-même.

Après avoir consacré la première leçon à poser les bases de son système, à exposer la série animale en ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, suivant ses propres expressions, M. de Blainville entre en matière et démontre, les pièces en main, la vérité de ces assertions qui semblent d'abord un peu hypothétiques; c'est alors qu'il est véritablement grand professeur, et qu'il exprime les idées les plus ingénieuses avec une éloquence pleine d'originalité.

M. de Blainville s'attache à démontrer que la série animale étant une série décroissante, tous les organes doivent exprimer cette décroissance, toujours plus visible à mesure que l'on descend l'échelle des êtres. Ainsi, si nous prenons pour exemple la grande division des mammifères, les quadrupèdes de Buffon, le premier d'entre eux sera le plus voisin de l'espèce humaine, et le dernier le plus rapproché des oiseaux, qui suivent immédiatement les mammifères. Les différences successives se traduiront à l'extérieur par des dégénérations correspondantes dans les organes. Les changements qui se manifestent dans l'organisation des animaux devant influer en premier lieu sur l'appareil digestif, puisqu'avant tout l'animal se nourrit. Olivier, pour exprimer ces caractères différentiels, avait donné une très-grande importance au système dentaire. Mais avant de mâcher ses aliments, l'animal doit les porter à sa bouche, et, quand c'est un être supérieur, c'est à l'aide de la main que ce mouvement s'exécute. Aussi M. de Blainville a-t-il établi ces divisions sur les caractères tirés de la perfection plus ou moins grande de cet organe. D'après sa définition, la main la plus parfaite sera celle dans laquelle les doigts seront le plus indépendants les uns des autres dans leurs mouvements. Or ce caractère ne se montre nulle part dans la série animale d'une manière plus complète que dans l'espèce humaine. Et, si nous suivons la série des mammifères, nous trouvons que la main se dégrade toujours davantage; les doigts, encore très-libres chez les singes, qui de tous les animaux sont les plus voisins de l'homme, le deviennent bientôt moins dans les chats, chez lesquels l'ongle les recouvre en partie, et finissent par se souder entièrement chez le cheval, on l'on ne trouve plus qu'un seul doigt, rentrant pour ainsi dire dans l'ongle qui l'enveloppe pour constituer le sabot. Dans les cétacés, dont l'organisation est si loin de la nôtre, la main a perdu tous ses mouvements, une peau dure et coriace la recouvre et la transforme en rame.

Un second caractère de supériorité tiré de la main, et qui est encore porté au plus haut degré possible dans l'espèce humaine, est la différence extrême qui existe entre la main et le pied Suivant la remarque ingénieuse de Bichat, dans la main, la partit.' la plus considérable de l'organe est destinée au mouvement; dans le pied, c'est le contraire, la plus grande partie du membre est consacrée à l'immobilité, conformation que la station bipède rendait indispensable. Chez les animaux il n'en est plus ainsi, la main devient toujours plus semblable au pied, et dans certaines espèces, le cheval par exemple, cette similitude est portée à un tel point qu'il faut quelques connaissances anatomiques pour distinguer au premier coup d'oeil le squelette du membre antérieur de celui du membre postérieur.