Pour donner à nos lecteurs quelque idée de la manière dont M. de Blainville expose les faits, nous avons pris la main pour exemple; mais tout autre organe aurait pu remplir également bien notre but. D'après les idées de l'illustre professeur, tous les organes des animaux ne sont en effet que des dépendances du système nerveux, et sont d'autant plus parfaits que ce système est plus développé lui-même. De là la délicatesse extrême, le mécanisme admirable de nos organes, instruments aveugles de l'intelligence. Mais de là aussi l'imperfection de ceux de ces êtres inférieurs qui sont pour ainsi dire aussi loin de l'homme sous le rapport physique que sous le rapport intellectuel et moral.

Une visite à la Chambre des Députés..

Tout le monde, en France, s'occupe de la Chambre des Députés; on en parle au moins une fois chaque jour en chaque commune de France. L'habitant de la province, lorsqu'il vient à Paris, ne manque pas plus de visiter le palais des représentants, qu'un vrai croyant de se prosterner dans le temple de la Mecque. Cependant, peut-être en est-il de la Chambre comme de beaucoup de choses qu'on a sous les yeux, et qu'on se contente de voir sans jamais les regarder; peut-être une vue d'ensemble manque-t-elle à ceux qui connaissent bien les détails, une vue des détails à ceux qui connaissent l'ensemble. Voulez-vous, lecteur, m'accepter pour cicérone, et me suivre au palais de ceux qui ont l'honneur d'être nos représentants, ou, si vous l'aimez mieux, qui nous font l'honneur de nous représenter?

Chemin faisant, et pour semer la route de réflexions conformes à l'objet de notre voyage, jetons un moment les yeux, s'il vous plait, sur les vicissitudes du gouvernement représentatif, dans notre pays, depuis son origine. Il n'a pas encore soixante ans d'existence, ce qui paraît, pour les gouvernements, figurer à peu près les mois de nourrice, et pourtant que de changements, que de retours, que de convulsions dans ce berceau! Les peuples en révolution semblent, sous la main de Dieu, comme un balancier sous une main puissante. Sous cette impulsion, le pendule décrit d'abord un secteur énorme, et atteint, du premier bond, un point bien éloigné de son point de départ; puis, par un retour subit, il revient sur lui-même avec furie, et dépasse dans sa course rétrograde l'endroit d'où il avait pris son élan. Enfin, après quelques oscillations, il se fixe et s'arrête sur un point intermédiaire, rétrograde, si on ne pense qu'à celui qu'il avait d'abord atteint; progressif, si on considère celui qu'il avait quitté. Ainsi nous avons vu le balancier populaire, une fois mis en branle par la Constituante, s'élancer jusqu'à la Convention, puis revenir jusqu'au despotisme armé de l'Empire, plus dur, peut-être, plus solide et plus prestigieux certainement que celui de l'ancienne monarchie; enfin, après les oscillations de 1814 et de 1815, s'asseoir et se suspendre dans ce qu'on a nommé le régime constitutionnel.

Les assemblées diverses qui ont représenté la France à ces époques si profondément différentes, bien qu'elles ne fussent souvent séparées que par quelques jours, ont, chacune par un caractère particulier, fidèlement reflété la physionomie des idées et des événements contemporains. La Constituante, noble, digne, majestueuse jusque dans ses divisions, pleine du plus pur enthousiasme qui ait jamais animé des hommes, pénétrée de la grandeur de sa mission et s'élevant jusqu'à elle: terrain vierge de l'éloquence politique où toutes les variétés de cette éloquence poussent avec les inconvénients et les grandeurs de la végétation primitive. Neuve arène où le docteur Guillotin, faisant son rapport sur la funèbre machine dont on lui attribue faussement l'invention, pouvait dire avec une inexpérience grotesque. «Avec ma machine, je vous coupe la tête en un clin d'oeil, et vous ne sentirez pas;» presque en même temps qu'une voix plus grande que celle de l'orateur antique criait; «La banqueroute est à vos portes et vous délibérez!» La Législative, plus tumultueuse, moins forte, déjà débordée par les passions, et avant plutôt le sentiment vague que la nette perception de ce qu'il faudrait faire. La Convention, rude, énergique, impitoyable, semblable à une statue de bronze de la Nécessité. Les Cinq-Cents, au 18 brumaire, jurant de vivre libres ou de mourir, dernier cri du patriotisme écrasé sous le coursier du conquérant. Le Sénat et le Corps-Législatif, vieillards caducs, squelette» des assemblées précédentes, que le poison du despotisme, pareil à celui des Borgia, a fait passer en quelques instants de la jeunesse et de la force à la décrépitude et à l'impuissance. Enfin les chambres de la Restauration, ancêtres directs des nôtres, qui, après avoir accepté le deuil divin des rois, ont pensé, en 1830, qu'il leur appartenait d'humaniser les trônes.

Cette rapide excursion à travers le précédent demi-siècle nous a conduits à la porte du Palais-Bourbon.

Si nous somme» venu» par la place de la Concorde, croyez-moi, ne regardons pas long-temps l'édifice. Il est lourd sans même avoir l'apparence de la grandeur, nu sans les semblants de la simplicité. Ces murs aveugles qui s'attachent comme deux ailes à la colonnade du fronton, sont du style le plus indigent, et offrent l'aspect d'un bâtiment inachevé. Mais Alcibiade, commenté par Rabelais, nous apprend que la docte antiquité elle-même renfermait dans le» boîtes les plus bizarres les plus précieux onguents; ne nous arrêtons dont pas à l'apparence, et entrons ensemble dans le palais.

Voici d'abord une première salle d'attente ou se tiennent quelques personnes de la livrée de la Chambre. Elles doivent vérifier les cartes d'admission dont il faut être porteur pour pénétrer plus avant. Telle est la consigne rigoureuse, mais elle n'est pas toujours exécutée, et il est rare, au contraire, qu'on ne puisse passer directement dans la salle suivante, qu'en style de palais on appelle la salle des Pas-Perdus. Deux groupe» de bronze se font face aux deux extrémités.

L'un est une cent millième reproduction du Laocaon antique. Quoique dans la salle des séances, qui ouvre sur celle-ci, on parle souvent de l'hydre de l'anarchie, on m'a assuré que le serpent mythologique n'était nullement une allusion. L'autre groupe se compose de Paetus et de sa femme: ce groupe, qui, malgré la gravité du lieu, doit rappeler aux députés leurs plaisanteries de collège, n'est pas plus symbolique que le premier; car l'exaltation toute stoïcienne du suicide et du mépris de la vie, qu'il représente, n'a pas de sens applicable, que je sache, à nos pacifiques citoyens venant discuter annuellement les affaires du pays. Cette salle des Pas-Perdus présente généralement un aspect assez animé. Des groupe affairés s'y croisent en tous sens. Ici, c'est une famille de province qui accoste un huissier de la Chambre et l'envoie demander le député de l'arrondissement d'où elle vient pour qu'il lui donne des billets d'entrée. Là, c'est un solliciteur de fonctions publiques qui entretient un député de sa pétition; le député, soucieux, ennuyé comme un homme à qui on demande; le solliciteur, pressant, énergique, magniloquent comme un homme qui demande. Plus loin, un député prie un journaliste de rectifier une erreur qui s'est glissée dans le compte-rendu d'une des opinions qu'il a soutenues dans les bureaux. On cause, on va, on vient dans cette salle, avant, pendant et après les séances.

Je ne vous parlerai pas de la salle des Conférences, ni de la bibliothèque, ni de la buvette, qui ne sont pas des lieux ouverts au public: je dirai seulement, comme un trait de moeurs qui n'est pas sans importance, que la buvette ne date que de l'Empire pour les assemblées délibérantes. Peut-être leur avait-elle été donnée pour les consoler de ne pas délibérer. La buvette de l'ancien régime, que défunte Batonette a illustrée, ainsi que les serviettes qu'elle en emportait, était pour la Convention, par exemple, parmi les traditions d'un passé détruit. Ce petit fait, si les recherches qui me l'ont fait connaître sont exactes, en dit plus qu'on ne pense: car il est notoire qu'il faut que les députés, comme les autres hommes, se trouvent dans des circonstances bien terribles pour qu'ils oublient de se rafraîchir.