Un député de nos âmes nous a ouvert la salle des séances. Elle forme un hémicycle. Le bureau du président, assisté de deux secrétaires-députés, attire d'abord notre attention. Sur un gradin un peu supérieur on voit un petit bureau réservé au secrétaire de la Chambre, employé qui ne fait pas partie de la députation. Au-dessous du bureau du président se dresse la tribune. Capitole pour les uns. Calvaire pour les autres; pour le plus grand nombre, lieu saint qu'on craindrait de profaner en y montant. Aux deux côtés de la tribune, deux pupitres pour les sténographe» du Moniteur, devant, des sièges pour les huissiers. Un tableau représentant le serment du 9 août domine cette partie de la Chambre, flanquée parallèlement de deux statues figurant, l'une, la Liberté; l'autre, l'Ordre public. La muraille qui supporte ce tableau et ces statues est revêtue mi-partie de marbre, mi-partie de stuc; des panneaux vert et or et des bas-reliefs l'animent et la décorent. En face du président et venant se rattacher à son siége par les deux extrémités, s'étagent les bancs des députes. Les noms de droite, de centre, de gauche donnés aux fractions politiques de la Chambre, viennent de la position respective des membres qui les composent autour du fauteuil de la présidence. Des tribunes garnies de drap rouge sont percées, sur un double rang, dans toute l'étendue du demi-cercle, et embrassent tous les banc» de la Chambre: tribune des princes, tribune du corps diplomatique, tribune des pairs de France, tribune du conseil d'État, tribune des journalistes, tribune du public: cette dernière tribune ne contient guère que trente pinces. La publicité des séances de la Chambre, si on prend le mot au pied de la lettre, est donc à peu près une fiction. Mais il n'était pas dans le voeu du législateur de leur en donner, en ce sens, une plus étendue. On se souvenait de ces tribunes pleines d'orages de la Constituante et de la Convention, et on ne voulait laisser venir qu'un public assez limité pour pouvoir, au besoin, être mis tout entier au corps-de-garde. La véritable tribune publique, c'est celle des journalistes. Députés de l'opinion, ayant aussi leur droite, leur gauche et leur centre, silencieusement rapprochés dans l'étroit espace de cette tribune, réunis par une sorte de trève de Dieu, quelque violente que doive être la bataille du lendemain, quelque furieuse qu'ait été celle de la veille, ils laissent à la porte tous leurs souvenirs et tous leurs projets; ils sont la pour ainsi dire comme les yeux attentifs de la France, observant ses représentants, en attendant qu'ils deviennent les mille et mobiles voix de la patrie.
(M. Sauzet, président de la Chambre des Députés.)
Les tambours ont battu aux champs. Le président a passé devant la haie des gardes qui lui présentent les armes. Il entre dans la salle, et la séance est ouverte. On peut dire que chaque séance a sa physionomie distincte: quelquefois agitée, passionnée, sombre, concentrée; souvent calme, tranquille, assoupie, selon la nature des questions qui s'y succèdent. Cependant cette variété n'est pas sans quelque fond d'uniformité. Il y a des traits fondamentaux qui ne changent pas ou qui du moins ne se modifient guère, et parmi lesquels on peut compter l'absence de solennité dans la tenue de l'assemblée. Presque toujours, au commencement des séances, la Chambre ressemble, qu'on me passe la comparaison, à une classe d'écoliers indociles: les huissiers crient: Silence! au milieu du bruit; le président agite en vain sa sonnette; l'orateur qui est à la tribune s'entend à peine lui-même et n'est entendu de personne.
MM.
A. Entrées de MM. les Députés.
G. Couloir de gauche. 14. Soult, id.
D. Couloir de droite. 15. Duchâtel, id.
B. Tribune des orateurs. 16. Guizot, id.
17. Berryer, député
1. Le président de la Chambre. 18. Salvandy, id.
M. Sauzet 19. Thiers, id.
2. Secrétaires: MM Boissy-d'Anglax, 20. Lefebvre, id.
Las Cases.... 21. Carné, id.
3. Secrétaire MM. de l'Espée 22. Jaubert, id.
Lacrosse. 23. Sébastiani, id.
4. Huissiers. 24. Fulchiron, id.
5. Secrétaire de la présidence. 25. Gouin, id.
6. Sténographes. 26. Dupin, id
7. Bnreau du Moniteur 27. Vivien, id.
28. Boudet, id.
MM. 29. G. de Beaumont.
30. Tocquevilie, id.
8. Cunin-Gridaine, ministre 31. Delessert, id.
9. Teste, id. 32. Vitet, id.
10. Villemain, id. 33. Duvergier de Hauranne, id.
11. Martin (du Nord) id. 34. Rémusat, id.
12. Duperré, id. 35. Billaut, id.
13. Laplagne, id. 36. Jacqueminot, id.
MM. a. Tribune de MM. les rédacteurs
37. Mauguin, id. en chef des journaux.
38. H. Passy, id. b.--haute.
39. Dufaure, id. c.--de MM. les journalistes.
40. Ganneton, id. d.--de MM. les membres.
41. Lamartine, id. du conseil municipal et
42. La Rochejaquelein, id. officiers supérieurs de la
43. La Bourdonnaye, id. garde nationale.
44. Émile de Girardin. id. e.--des ardes nationaux de
45. Laffitte, id. service.
46. Arago, id. f.--publique.
47. Odilon Barrot, id. g.--haute.
48. Ledru-Rollin, id. h.--basse.
49. Cormenin, id. i.--des anciens députés.
50. Dupont, id. k.--du conseil d'état.
51. Tracy, id. l.--de MM. les questeurs.
m.--de MM. le président et
C. Couloir. vice-président.
E. Côté droit. n.--basse.
F. Centre droit. o.--basse.
P. Côté gauche. p.--de la maison du roi.
O. Centre gauche. p.--de MM. les pairs de France.
I. Tribunes du premier étage. r.--du corps diplomatique.
L. Tribunes du deuxième étage. s.--basse.
Il y a plusieurs causes à cette simplicité bourgeoise des séances: le défaut d'uniforme y est pour quelque chose, mais surtout le caractère et la position sociale des membres de la députation. Industriels pour la plupart, ils n'ont ni l'habitude, ni le goût, ni le besoin de ces formes que les aristocraties se plaisent à multiplier, et qui y sont en effet non-seulement des privilèges, mais des garanties et des libertés. Au contraire, ces formes répugnent aux pouvoirs démocratiques, pour qui elles n'ont plus de sens ni d'utilité: et plus ceux-ci ont d'attrait et de puissance réelle, plus ils dédaignent l'apparat et le costume. A la Chambre, les députés causent entre eux avec le laisser-aller du coin du feu; cependant ils votent une loi qui obligera trente millions d'hommes. Ils sont là quatre cents citoyens pour la plupart dans un costume plus que simple et que rien ne distingue; cependant ils sont en fait le premier pouvoir de l'État.
(M. Shaw Lefebvre,
président de la Chambre des Communes.)
En Angleterre, la Chambre des Communes, qui, relativement au moins, joue le rôle d'une assemblée démocratique au sein d'une aristocratie, offre un singulier mélange de ce laisser-aller, de ce dédain du costume propre aux démocraties, et du respect de la forme et de la tradition qui caractérisent les pouvoirs aristocratiques. Si on compare, sous le rapport de la tenue, les honorables d'outre-Manche et nos députés, quelque turbulents que ceux-ci nous paraissent, ils doivent céder la palme du tumulte, du bruit, du genre débraillé, si je puis m'exprimer de la sorte, à leurs confrères de l'autre côté du détruit. Les journaux anglais eux-mêmes nous peignent, au milieu des séances parlementaires, les members of Parliament étendus sur leurs bancs, les uns plongés dans un bruyant sommeil, les autres affectant une toux opiniâtre, ou même simulant des cris d'animaux pour interrompre l'orateur du parti opposé. La gaieté de l'Old England, le sarcasme de John Bull, s'y montrent dans leur rudesse mordante ou dans leur naïve bonhomie. Rien ne ressemble plus à un pugilat que certaines discussions de la Chambre basse, et, quelque aigreur que nos représentants puissent apporter parfois dans leurs luttes oratoires, ils n'approchent jamais de la franchise toute nue des procédés parlementaires anglais. A côté de cette verve sans frein, il y a toutefois, dans la Chambre des Communes, un pouvoir qui figure l'élément traditionnel et aristocratique, lequel, jusqu'ici du moins, n'a jamais péri en Angleterre. Ce pouvoir, c'est le président, l'orateur, le speaker. Au centre de cette foule qui s'agite, qui se rue, qui semble n'avoir d'autre règle que la passion du moment, ne voyez-vous pas cette calme et paisible figure, cette robe magistrale, cette perruque à flots blancs, à tournure carrée, qui semble un symbole de l'immobilité? Au milieu de ces habits modernes, négligés, qui dénotent que le costume n'est plus un signe de la position sociale, n'est-ce pas le passé lui-même qui revient au milieu du présent, avec ses solennelles allures, pour présider, comme un aïeul vénérable, les débats de ses petits-fils? Rien de plus original que le speaker dans la Chambre des Communes: si elle ne se distingue de la nôtre, sous tous les autres rapports, que par du plus ou du moins, le speaker y introduit une différence radicale. Notre président, bien qu'il remplisse à peu près les mêmes fonctions, n'est nullement un personnage analogue. C'est un député comme un autre que rien ne distingue que la place au fauteuil, et qui, lorsqu'il la quitte, peut rentrer dans les rangs sans rien conserver de son caractère. Le speaker, au contraire, est le président de la Chambre des Communes, et n'en fait pas véritablement partie, ou plutôt il est la figure de l'assemblée tout entière. La masse d'argent posée devant lui, attribut de l'autorité législative, l'appareil quasi-judiciaire de son costume, tout indique en lui la personnification du pouvoir des Communes. Les députés exercent ce pouvoir; lui, il le représente Toutes ses fonctions actives se bornent à ouvrir les séances par la formule de recensement, qu'il termine en se comptant lui-même, à donner la parole, à consulter l'assemblée, etc. Mais ses fonctions passives, si on peut dire, sont de personnifier, de signifier la majesté, l'autorité de l'assemblée qu'il préside. De ces deux sortes de fonctions, le président de la Chambre des Députés n'a que les premières. Sa sonnette, son habit ou redingote (je ne sache pas qu'il lui soit défendu de présider en redingote) ne peuvent rien figurer. Il est le président des représentants d'un pays dans lequel le sentiment de l'égalité prévaut sur celui de la liberté elle-même. Le speaker est le chef des représentants d'un pays qui ne tient que peu de compte de l'égalité, et qui est pénétré de ce sentiment plastique du costume, de l'apparat, de la cérémonie, évidemment inspiré chez lui par une longue éducation aristocratique.