Don Sébastien leur envoyait tous les trois mois un quartier des rentes de don Christoval, et ce revenu, qui dans une ville eut été à peine suffisant, leur faisait à Reichenau une véritable opulence, jusqu'à leur donner un superflu dont Léonor soutenait quelques pauvres familles. Le nécessaire leur coûtait peu, et leurs plaisirs ne leur coûtaient rien. Ces plaisirs consistaient dans la promenade, la lecture, la musique. Souvent ils allaient s'asseoir au pied d'une grande croix plantée sur le point le plus élevé de l'île, au milieu des vignes. Du haut de ce belvédère-, ils jouissaient d'une vue ravissante: ils dominaient tout le lac, à l'extrémité duquel l'oeil découvrait, au midi, les tours de Constance inondées de lumière, qui semblait une ville fantastique perdue dans les nuages; de l'autre côté se découpaient sur un fond clair les sombres ruines de quelques manoirs féodaux, perchés comme de vieux nids de vautours sur ces montagnes bizarres qu'on appelle en allemand le Mont-aux-Grues et les Monts-Jumeaux; en face s'allongeaient sur la rive de riantes collines, et, sur un dernier-plan, beaucoup plus reculé, montaient plusieurs étages de glaciers, dont les cimes colossales, éblouissantes de neige, se confondaient avec le ciel. Cette croix était le but favori de leurs courses, soit au lever de l'aurore, soit au coucher du soleil. Assis sur un banc de bois, en présence de cette belle nature, d'un aspect si divers et si paisible, ils aimaient à repasser le souvenir de leurs aventures, et finissaient par remercier la Providence qui leur avait inspiré de venir se réfugier dans l'île sainte. Quelquefois ils apportaient avec eux une guitare, et s'amusaient à chanter les airs les plus caractéristiques de l'Espagne, boléros, tirannas, séquidilles, parmi lesquels on pense bien que Marinero del alma n'était pas oublié. Léonor prenait plaisir aussi à imiter d'inspiration ces mélodies arabes que les Bohémiennes font entendre dans les villages, à la porte des auberges, et qui sont connues en Espagne sous le nom de cagjias. Ce sont des tenues plaintives brusquement entremêlées de quelques notes rapides, au gré de la chanteuse; et ce chant empreint d'une tristesse ardente et passionnée, ce chant capricieux, dépourvu de rhythme, impossible à noter, se prolonge indéfiniment, toujours changeant et varié, sur deux ou quatre mesures d'un accompagnement monotone et invariable; ou plutôt ce n'est pas un chant: ce sont des sanglots, des cris, des soupirs, même des éclats de rire, quelque chose en un mot qui bouleverse l'âme et dont il est impossible de donner une idée à qui ne l'a pas entendu. La belle voix de Léonor, secondée d'un goût exquis, rendait toutes ces émotions, toutes ces nuances avec un accent irrésistible. Les bonnes gens qui travaillaient aux vignes s'arrêtaient pour écouter, et après une ou deux minutes d'extase, ils reprenaient leur ouvrage en disant: «Ce sont les Espagnols.»
Don Christoval avait beaucoup aimé la botanique; ce goût se réveilla en présence d'une nature qui offrait si abondamment de quoi le satisfaire. Don Christoval et dom Sulzer, qui malgré son âge était encore robuste et grand marcheur, faisaient ensemble de longues excursions dans l'île ou dans les contrées avoisinantes. Léonor, dans les premiers temps, les accompagnait; mais la naissance d'un fils, en lui imposant de nouveaux devoirs, l'empêcha de chercher au dehors des distractions. A quoi bon d'ailleurs? Tous les plaisirs pour elle n'étaient-ils pas rassemblés autour de ce berceau, autour de ce berceau une famille s'était fondée; le chanoine Sulzer avait été le parrain du petit Carlos; le bon vieillard était fou de son filleul. Il faut renoncer à décrire la joie triomphante de don Christoval. Enfin la venue de cet enfant était, comme le disait dom Sulzer, une bénédiction visible du ciel, qui l'envoyait aux père et mère comme un gage de pardon et la promesse d'un long bonheur dans l'avenir.
A l'époque où nous sommes arrivés, le petit Carlos pouvait avoir huit ou dix mois; il venait à merveille. Un matin, sa mère l'avait conduit dans un grand enclos joignant le chevet de l'église, ou souvent elle allait s'asseoir au soleil, cachée entre les contre-forts du choeur, un livre ou sa broderie à la main, tandis que l'enfant se roulait sur l'herbe et cueillait des primevères et des marguerites. Ce lieu paraissait avoir servi de cimetière aux anciens moines, car on y voyait encore çà et là quelque large pierre sépulcrale, ensevelie au niveau du sol, et dont la mousse avait effacé l'inscription. Ce jour là donc, en l'absence de son mari qui herborisait avec dom Sulzer, Léonor était dans son boudoir, comme elle l'appelait; elle tenait son fils sur ses genoux et le faisait jooer, lorsqu'elle s'entendit appeler à grands cris à la porte de l'enclos. Elle reconnut la voix du petit messager qui apportait ordinairement les lettres de Constance. Justement on attendait des nouvelles de don Sébastien. Léonor déposa l'enfant sur une vieille tombe et courut vers le chemin. C'était effectivement une lettre; mais sitôt que la pauvre femme eut jeté les yeux sur l'adresse et reconnu l'écriture, elle pâlit et trembla au point qu'elle fut obligée de chercher un appui contre le mur. Elle fut quelque temps avant d'oser rompre le cachet, tant il lui semblait que ce papier sinistre était rempli de douleurs et d'amertume. Elle l'ouvrit enfin et lut ce qui suit:
Ma nièce (bien que vous soyez indigne de ce nom), Vous avez souillé l'antique honneur de notre famille;
«Vous avez abandonné, désolé, celui qui vous avait élevée et qui remplaçait votre père;
«Vous avez trahi votre Dieu!
«Ne vous flattez pas que tant de crimes demeurent impunis.
«La Providence n'a pas voulu que je quittasse la vie avant d'avoir découvert l'asile où vous cachez votre honte. Voici ma dernière, volonté: Je confie au ciel le soin de l'exécuter. «Vous, votre complice et vos enfants, si vous en avez, soyez Maudits! Je vous donne ma malédiction comme prêtre et comme père! je vous la donne étant sur mon lit de mort. Quand vous lirez ces lignes, dernier effort de ma main défaillante, je n'existerai plus, et ma vengeance aura commencé, car les morts se vengent, Léonor! Vous l'éprouverez. Adieu!»
Léonor, en achevant cette horrible lettre, sentit un nuage descendre sur sa vue; elle fut quelques minutes sans rien distinguer, sans rien entendre, frappée de stupeur et près île évanouir. Peu à peu cependant la respiration lui revint, des pleurs se faisant passage la soulagèrent, et elle essaya de marcher. Son regard, attaché à terre, était obscurci par les larmes: elle arriva machinalement à l'endroit où elle avait laissé son Carlos. Tout à coup elle vit devant elle l'enfant couché à la renverse sur la pierre, immobile, ses petits bras étendus et la bouche ouverte, d'où sortait le chapelet que sa mère lui avait laissé pour jouer. Le pauvre enfant l'avait porté à sa bouche et en avait avalé les premiers grains; il s'était étranglé! Ce chapelet était celui de la soeur Dorothée, soigneusement conserve par Léonor, afin qu'il lui portât bonheur!
Les cris de la malheureuse mère attirèrent du monde. On s'empressa de porter secours à l'enfant; mais on reconnut bientôt que tout secours était inutile. Dès qu'elle eut acquis cette affreuse certitude, Léonor tomba sans mouvement sur la pierre, à côté de son fils. Quelqu'un survenant à l'improviste, à qui l'on aurait dit: «De ces deux corps, l'un est un cadavre,» n'aurait su discerner lequel. On les emporta l'un et l'autre. Don Christoval, qui revenait avec dom Sulzer, voyant de loin la foule se diriger vers sa maison, courut, et put croire en arrivant que le même coup lui avait ravi sa femme et son fils.