Léonor ne recouvra l'usage de ses sens que pour faire craindre la perte de sa raison. Pendant huit jours elle fut en proie à une lièvre ardente, accompagnée d'un délire presque continuel. Dans ses transports, elle demandait son fils; elle exigeait qu'on le lui apportât; elle l'entendait pleurer dans la chambre voisine. Elle lui parlait, tâchait de l'apaiser de la voix, en lui disant les choses les plus tendres et s'emportant contre la méchanceté de ceux qui les séparaient. Dans d'autres moments, elle voyait son oncle auprès d'elle. Alors, la maladie lui prêtant des forces, elle se mettait à genoux sur son lit, et, les mains jointes convulsivement, elle suppliait l'archevêque de lui faire grâce: «Mon oncle, mon oncle, criait-elle, retirez votre main, rendez-moi notre Carlos! c'est vous qui l'avez pris, je le sais bien! vous l'avez caché dans votre tombeau! Laissez-moi l'y chercher; je suis sûre que je l'y trouverai. Oh! mon bon oncle! nous vous aimerions tant!... Ah! voilà mon oncle qui va nous bénir!... O ciel! il me frappe, il me maudit, il m'écrase! Mon oncle, mon oncle, pardon! retirez votre main!»
A ces crises succédaient des heures d'abattement inerte, pendant lesquelles la malade semblait anéantie. Don Christoval veillait assidûment à son chevet, et montrait une force d'âme et une présence d'esprit incroyables. Le médecin qu'on avait fait venir de Constance était un praticien habile et expérimenté, mais toute son habileté et son expérience étaient ici en défaut; il ne savait que dire.
Le neuvième jour cependant il conçut une lueur d'espoir; la fièvre tomba tout à coup d'elle-même, et, pour la première fois, Léonor reconnut son mari. Cet état se soutint deux jours; on essaya de la nourrir un peu; elle s'y prêta, et la tentative réussit. Don Christoval, qui s'était préparé pour un second sacrifice, ressentit une joie aussi vive, aussi pleine que s'il n'eût éprouvé aucune perte. Devant l'idée de conserver Léonor, la mort de Carlos disparut. Telle est la pauvreté et l'étroitesse de l'âme humaine, qu'un seul sentiment, une seule jouissance l'absorbe tout entière; encore bien souvent est-ce trop d'une!
Le soir de ce second jour, dom Sulzer venait de se retirer, assuré, disait-il, de la convalescence de Léonor; la garde aussi était allée prendre quelques instants de repos, don Christoval veillait seul près de la malade. Elle était moitié assise, moitié couchée, la tête languissamment appuyée contre la poitrine de son mari dont elle serrait la main dans la sienne, et comme abritée sous le bras qui l'entourait. Il v eut un long silence rempli de calme et de douceur; ce fut Léonor qui le rompit d'une voix faible et sans quitter sa position:
«Don Christoval, dit-elle, voyons si vous avez bonne mémoire: vous souvenez-vous où nous nous sommes rencontrés pour la première fois?
--Certainement, mon amie; je vous avais entrevue au salut, à la cathédrale, mais vous ne m'aviez pas remarqué. La première fois que nous échangeâmes un regard, ce fut à ce combat de taureaux sur la Plaza-Mayor; vous étiez avec les dames de la famille de Médina-Sidonia.
--Le bruit courait alors que vous étiez amoureux d'Inès de Médina Sidonia.
--Comment l'avez-vous su?
--Inès me le dit elle-même; entre femmes on se confie bien des choses. Cette confidence me fit de la peine, et pourtant je ne vous connaissais que depuis quelques heures et seulement pour vous avoir aperçu.
--Il avait été question de cela en effet; mais du moment que je te vis, ma Léonor, je fis serment que tu serais ma femme, quels que fussent les obstacles qui s'élevaient entre nous.