A ces cris terribles, la garde, le médecin, étaient accourus. Ils se regardaient, ils ne savaient que faire, tant l'épouvante les avait saisis. Don Christoval, au désespoir, s'efforçait d'apaiser la malade en la serrant dans ses bras et en lui prodiguant les noms les plus tendres. Mais l'accent de cette voix, naguère si puissante sur elle, paraissait lui être devenu subitement inconnu. Malgré les supplications et les caresses de son mari, Léonor continuait à se débattre et à crier: «De l'eau! de l'eau!... Une goutte d'eau!» On lui en présenta: elle repoussa le verre: «C'est de la flamme que vous me donnez!... Oh ciel! quoi! personne n'aura pitié de mes tortures!... Ah! Dorothée, quelle vengeance!... Mais vous, vous qui me regardez immobiles, ètes-vous donc aussi impitoyables qu'elle?... Oh! je brûle! j'étouffe!... Christoval, tu ne m'aimes donc plus? Sauve-moi, arrache-moi de ce bûcher!... Christoval, à mon secours!» Et, comme il voulait la prendre dans ses bras pour la déposer par terre, tout à coup, par une convulsion suprême, par un effort inouï, elle se dressa tout debout, et, exhalant le reste de ses forces dans une clameur perçante, elle retomba pesamment sur son lit. La prédiction de la bohémienne était accomplie.
F. G.
(La fin à un prochain numéro.)
Industrie
LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE.
(Suite.--Voir p. 90.)
Les sucres de la Guadeloupe et de la Martinique se vendent aujourd'hui dans les ports, droits acquittés, 63 fr. les 50 kilogrammes, bonne qualité ordinaire, desquels il faut retrancher 24 fr. 75 c. pour les droits. Il restera alors 38 fr. 25 c, sur lesquels il faudra payer, tant aux colonies que dans la métropole, une foule de frais divers dont nous allons donner le détail, et qui ne peuvent s'évaluer en bloc à moins d'une vingtaine de francs et plus. Ces frais sont, aux colonies, outre une taxe de 10 p. 100, le coût de la barrique vide, avec le fond, les cercles et les clous, le fret de l'embarcadère au port d'embarquement, le roulage, le pesage et le magasinage pendant un mois au moins, le droit colonial de 1 fr. 70 c. par 100 k., et enfin, comme les colons placés dans l'intérieur des terres ne vendent pas eux-mêmes, une commission de vente de 5 p. 100. A ces frais déjà subis par le sucre au moment où il quitte la colonie pour arriver dans un port de la métropole, il faut actuellement ajouter la perte de poids par suite du coulage pendant la traversée, le coulage en magasin, la tare, les escomptes afférents à chaque opération, l'assurance, le courtage et la police d'assurance, et enfin le droit de douane dont nous avons parlé. Mais ce n'est pas tout encore. De nouveaux frais l'attendent après qu'il est entré dans le port: ceux de tonnelier, de port en magasin, de magasinage pendant un mois au moins, d'assurance contre l'incendie, de courtage de vente, de commission de vente et de garantie qui sont de 3 p. 100. C'est à peine si, tous ces frais déduits, il restera un colon de quoi couvrir son prix de revient. Dans l'hypothèse la plus favorable, il aura, en sus de ses frais de production et de fabrication, 2 fr. ou 1 fr. Avec cette somme modique et presque dérisoire, il faut acquitter l'impôt local et les autres charges coloniales, pourvoir au renouvellement, à l'entretien du matériel et du personnel de la sucrerie, payer non-seulement l'intérêt des capitaux engagés, mais encore celui des capitaux empruntés, et enfin avoir ses bénéfices. Or, c'est ce qui est matériellement impossible. Pour que le colon fût au niveau de ses charges, il faudrait qu'il lui restât, y compris le prix du sucre, un minimum de 23 fr. 50 c. par 50 kilog. de sucre vendu. En ce moment, les entrepôts sont encombrés de 52 millions de kilog. de sucre colonial, qui ne peuvent trouver d'acheteurs; par conséquent, ils renferment une quantité de sucre qui peut suffire à la consommation de la France pendant plus de cinq mois.
Qu'on ne s'étonne donc pas que les colons n'apportent à leur régime intérieur aucune modification, qu'ils n'améliorent pas leurs procédés de fabrication, qu'ils ne réduisent pas leurs frais par l'achat et l'importation de machines. Les colons sentent toute l'importance de ces progrès; ils comprennent combien leur réalisation aurait d'influence et sur leur bien-être et sur la prospérité future des colonies, mais leur situation misérable les met dans l'impossibilité de faire les avances nécessaires.
Toutefois nous ne pouvons nous empêcher de parler ici d'un essai qui a été dernièrement tenté à l'île Bourbon, et qui, si le succès répond aux espérances qu'il a fait concevoir, pourrait être pour nos colonies le commencement d'une nouvelle ère; nous voulons parler de la sucrerie qui s'y est établie sous le nom de sucrerie Vincent.
Nous avons exposé plus haut la nécessité où l'on est aux colonies de réunir aujourd'hui la production et la fabrication sur la même sucrerie; il ne peut ainsi exister aux colonies que deux classes d'individus: les maîtres et les esclaves. Les premiers sont exclusivement propriétaires du sol, et ils ne vivent qu'à la condition d'être à la fois grands propriétaires agricoles et grands fabricants. De classe moyenne, il en existe à peine, car on ne saurait donner ce nom à quelques mulâtres, à des nègres affranchis, à quelques artisans, ou à des journaliers ou ouvriers vivant de leurs salaires. Cet état de choses complique singulièrement la grande question de l'esclavage en ce qu'elle ne permet pas l'existence d'une propriété territoriale intermédiaire. Quelle serait, en effet, la position d'un individu qui voudrait cultiver et produire du sucre avec quelques hectares de terre? Ses frais iraient immédiatement bien au-delà de ses produits, et il devrait aussitôt cesser une industrie qui ne pourrait que le conduire à la misère.
A l'appui de ces réflexions, nous croyons devoir placer ici quelques chiffres indiquant la population coloniale et ses deux grandes divisions. Nous les trouvons consignés dans un état publié en 1838 par le ministère de la Marine. Ces chiffres ont depuis fort peu changé. La Martinique comptait alors une population libre de 40,013 individus, non compris la garnison et les fonctionnaires non propriétaires. La population esclave montait à 77,459. A la Guadeloupe, il y avait 32.059 individus libres, et 95,609 esclaves des deux sexes. La Guiane française comptait une population libre de 5,036 individus, sur une population esclave de 10,592; et enfin, à Bourbon, il y avait 30,803 personnes libres; le nombre des esclaves était de 69,296. Depuis ce temps, il y a eu dans chacune de ces colonies un assez grand nombre d'affranchissements, qui, avec le temps, contribueront peut-être à créer le germe d'une population d'ouvriers, mais qui, avec la constitution actuelle du travail aux colonies, convertiront difficilement les individus libérés en petits propriétaires.
A Bourbon, on vient de fonder une sucrerie sur un nouveau modèle, et pourvue de toutes les machines que réclament aujourd'hui les progrès industriels. Tout y fonctionne d'après les procédés les plus nouveaux et les plus avancés. La plupart des appareils qui y sont employés sont ceux dus à l'ingénieur Degrand. Mais ce qui distingue surtout cette sucrerie de toutes les autres, c'est que c'est une véritable usine Elle ne fait uniquement que fabriquer le sucre avec les cannes, absolument comme le moulin fait de la farine avec le blé qu'on lui envoie. Quelle que soit la quantité de cannes que vous ayez récoltée, vous les portez à la sucrerie, qui les convertit en sucre pour un salaire, qui se paie soit en argent, soit, ce qui est plus habituel, en nature. Le succès de cette sucrerie a déjà déterminé rétablissement d'autres usines semblables, et pour nos colonies, c'est tout un avenir, car elles pourront alors envisager avec moins de terreur les grandes questions dont la solution, la discussion même, les inquiètent et les tourmentent. Du moment ou le colon pourra fabriquer ailleurs que chez lui, il se formera une propriété agricole intermédiaire, et le sol, morcelé plus qu'il ne l'est aujourd'hui, produira la formation d'une classe moyenne dans les rangs inférieurs de laquelle il sera facile de trouver des travailleurs, soit cultivant par eux-mêmes, soit salariés.