Le canon gronde, les cloches sonnent, les voûtes des temples retentissent; trente-quatre millions d'habitants célèbrent la fête d'un seul homme. Quel honneur! mais aussi quelle fatigue et quels ennuis! A pareil jour, permis à un simple citoyen du nom de Philippe d'oublier le reste du monde et d'abriter derrière le mur de la vie privée les saintes joies de la famille; quant au souverain, il ne s'appartient pas: la félicitation officielle le réclame; la harangue l'attend, toute boursouflée d'élogieuses hyperboles; son devoir est de l'entendre jusqu'au bout et de trouver pour chaque orateur des formules de remerciements qui seront lues et commentées par la nation tout entière. On jugera de ce qu'il lui faut de patience et de mémoire par cette simple énumération:
Le 30 avril au soir, le roi, entouré de sa famille, reçoit dans la salle du Trône:--l'archevêque de Paris, à la tête du clergé diocésain:--l'évêque de Versailles et ses grands-vicaires;--les membres du corps diplomatique;--le conseil d'État, précédé par le garde-des-sceaux, son président-né;--l'administration de la liste civile et celle du domaine privé. Après ces réceptions, le roi et la famille royale se rendent dans la salle des maréchaux, où les détachements de la garde nationale et de la troupe de ligne sont admis à offrir leurs compliments à S. M. à l'occasion de sa fête. Le lendemain, à onze heures le roi reçoit ses aides-de-camp, ses officiers d'ordonnance et ceux des princes de la famille royale; à onze heures et demie, le conseil des ministres et MM. les maréchaux de France--A midi, le roi, en uniforme (habituellement celui d'officier-général de la garde nationale) se rend, avec la reine, les princesses, les princes, également en uniforme, dans la salle du Trône, où il reçoit successivement:--les grandes députations de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés ayant à leur tête le chancelier et le président de la Chambre;--les députations de la cour de cassation et de la cour des comptes, conduites par les chefs de ces deux compagnies;--le conseil royal de l'instruction publique;--le premier président de la cour royale, à la tête de sa compagnie; --les membres des cinq académies qui forment l'Institut de France;--le préfet de la Seine,--le préfet de police;--le conseil de préfecture de la Seine et le corps municipal de la ville de Paris;--les sous-préfets de Saint-Denis et de Sceaux, et les conseils municipaux de la banlieue;--l'Académie royale de médecine;--les députations du tribunal de première instance et du tribunal de commerce de la Seine;--les juges de paix de Paris;--la chambre de commerce;--les membres des corps royaux des Ponts et Chaussées et des Mines;--les fonctionnaires et professeurs de l'école royale polytechnique; --les professeurs du Collège de France;--le conseil de perfectionnement du conservatoire des arts et métiers;--les consistoires de l'église réformée et de la confession d'Augsbourg;--le consistoire central du culte israélite;--les délégués des colonies;--la chambre, des notaires de Paris;--la chambre syndicale des agents de change;--la chambre des commissaires-priseurs;--la chambre syndicale des courtiers de commerce;--la société royale et centrale d'agriculture;--le préfet et le conseil de préfecture de Seine-et-Oise;--les corps municipaux de Versailles et autres villes du département;--les officiers-généraux, supérieurs et autres, qui ne font point partie de la garnison de Paris, et ceux des fonctionnaires civils ou militaires qui n'appartiennent à aucun des corps admis aux réceptions du jour.
S. M. reçoit ensuite:--le commandant supérieur et l'état-major de la garde nationale de la Seine;--les officiers des légions de Paris et de la banlieue;--les officiers des gardes nationales de Versailles et autres villes ou communes du département de Seine-et-Oise;--les officiers composant l'état-major des Invalides;--les généraux et états-majors de la division et de la place;--les maréchaux-de-camp et officiers des différents corps de la garnison de Paris;--les généraux et officiers supérieurs du département de Seine-et-Oise. Enfin, à quatre heures, le roi reçoit les membres du corps diplomatique.
Pendant cette longue réception, qui ne dure pas moins de cinq heures, le roi se tient debout, le chapeau à la main, un peu en avant de sa famille, saluant sans cesse et prenant continuellement la parole, soit pour adresser quelques mots affables aux personnes qu'il distingue dans la foule, soit pour répondre aux diverses harangues que prononcent successivement les présidents de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés, les premiers présidents de la cour de cassation, de la cour des comptes et de la cour royale de Paris, le ministre de l'Instruction publique au nom du conseil royal, le président de l'Institut, le préfet de la Seine, les présidents des tribunaux de première instance et de commerce, le ministre de l'Agriculture au nom du Conservatoire royal des Arts et Métiers, le préfet de Seine-et-Oise, et le chef du corps diplomatique.
La veille, S. M. a reçu les félicitations du conseil d'État par l'organe du ministre de la Justice. Un conflit de préséance entre le conseil d'État et la cour de cassation, a fait, depuis plusieurs années, décider que le conseil d'État ne serait pas reçu le jour même, mais la veille de la Saint-Philippe.
Il est d'usage que les discours prononcés à la réception soient d'avance communiqués au chef du cabinet du roi, qui les place sous les yeux de S. M.
Nous n'avons rien à dire de ces pièces d'éloquence que reproduit textuellement le Moniteur, et, après lui, la plupart des journaux politiques, et qui n'offrent guère que des banalités officielles. La louange y revêt ses formes consacrées, stéréotypées, pour mieux dire, à l'usage de tout gouvernement. Quelquefois cependant la réclamation, la sollicitation, s'y glissent sous les protestations d'amour; c'est le serpent caché sous les fleurs de rhétorique. Mais de telles manifestations sont rares et habituellement «la paix du monde, l'harmonie des pouvoirs de l'État, si nécessaire au bien public, le maintien de l'ordre, si désirable pour assurer le libre jeu et l'affermissement de nos institutions, etc.,» toutes choses fort neuves, comme l'on sait, font tous les frais de ces élucubrations prévues qui n'offrent guère plus de différence entre elles que les variations d'une même phrase musicale.
Un grand dîner, auquel sont admis plusieurs centaines de convives, succède aux réceptions du jour. Pendant ce repas, un concert d'harmonie, installé dans un vaste kiosque dressé entre les deux parties du jardin réservé, en face du pavillon de l'Horloge, se fait entendre d'habitude; mais il n'a pas eu lieu cette année, et, par suite, aucun billet n'a été délivré aux personnes privilégiées qui d'ordinaire trouvaient place sur les pelouses du jardin clos, d'où elles jouissaient tout à la fois de l'audition du concert et de la vue du feu d'artifice.
(Sérénade de Tambours dans la cour des Tuileries.)