Sérénade de tambours sous les fenêtres des Tuileries. Hélas! plaignez la royauté! Voici des harangueurs d'une nouvelle espèce qui viennent mêler leurs voix bruyantes aux périodes cadencées des orateurs officiels. Ce ne sont rien moins que les tambours de la garde nationale, conduits par le plus colossal, le plus brodé, le plus chamarré, le plus empanaché de leurs tambours-majors, qui régalent d'un roulement gigantesque les oreilles du souverain à l'occasion de sa fête; ils appellent cela donner une sérénade. Certes, l'intention est louable, mais cette galanterie trop espagnole nous semble mériter mieux un autre nom.

Il n'y a pas de bonne fête, dit-on, sans lendemain et sans gendarmes; nous ajouterons: et sans tambours. Depuis quelques années surtout, le roulement a pris chez nous des proportions démesurées. Impossible de s'y soustraire, que l'on soit roi ou caporal de la garde nationale; seulement, comme la monarchie a droit à des honneurs tout particuliers, elle a le privilège de jouir de trois cents tambours au lieu d'un; heureuse si la solidité de son appareil auditif est en rapport avec la majesté de son rang et l'étendue de cette flatteuse prérogative! Cette tyrannie de la peau d'âne tient, nous inclinons à le croire, aux circonstances politiques. Le tambour-citoyen qui se sent placé à la tête de la milice nationale, l'un des plus fermes appuis de l'ordre de choses établi, se considère naturellement comme la colonne du pouvoir: aussi abuse-t-il de l'aubade en homme fort de son importance et du bruit qu'il fait dans le monde. Il faut bien se garder de le mécontenter: il a la tête près des baguettes, et si, par malheur, on avait l'imprudence de le molester, il battrait en retraite, laissant le gouvernement et les Chambres se débrouiller comme ils pourraient. Voilà peut-être ce qui explique comment cette année le roulement-monstre de la cour d'honneur du Carrousel a été maintenu le 1er mai, tandis que le concert du jardin a disparu du programme des réjouissances. Une politesse en vaut une autre, et toute sérénade a un sens. Celle des virtuoses de la basane signifie très expressément qu'il faut leur donner de quoi boire à la santé du chef de l'État, pour célébrer dignement sa fête. Cet appel est compris: le moyen de rester sourd à une demande de cette espèce! et ce digne corps, en achevant son formidable roulement, se retire chargé des dons de la munificence royale. Mais si, comme dit le proverbe, ce qui vient par la flûte s'en retourne par le tambour, il est rare que par analogie le pécule gagné en abaissant le poignet ne s'en aille pas en levant le coude, suivant l'expression populaire, avant la fin de la journée. Mais c'est qu'aussi le tambour est doué d'une soif de dévouement inextinguible!

Le canon des Invalides. Autre genre de concert dont l'imposante voix domine le fracas de la fête. C'est le coup de tamtam au milieu de l'orchestration officielle. Le canon des Invalides est comme le Moniteur; il enregistre à sa manière tous les triomphes, toutes les joies. Ce n'est point pour cela un flatteur; au contraire, il ne sait que gronder, et cependant sa brutalité ne déplaît pas. C'est par deux salves de vingt et un coups tirés le matin et le soir, qu'il s'associe aux réjouissances de la journée du 1er mai. Une compagnie d'Invalides, choisis parmi les moins manchots, fait le service de la belle batterie élevée sur l'esplanade de l'hôtel, et prouve, par la précision et la promptitude de son feu, qu'au besoin, le peu de bras qui lui restent sauraient encore lancer à l'adresse de l'ennemi une suffisante quantité d'obus et de boulets de trente-six. Le canon des Invalides tonne également pendant qu'on tire le feu d'artifice, et son organe majestueux se détache, grave et sonore, de cet assourdissant vacarme, comme le bourdon de Notre-Dame, une veille de grande fête, au milieu des grêles sonneries de toutes les autres paroisses.

Fêtes et jeux des Champs-Élysées.--Nous voici au coeur de la fête, C'est aux Champs-Élysées que se concentrent les réjouissances municipales; aussi la foule, toujours avide de plaisirs, s'y porte-t-elle avec fureur, et Paris n'est plus dans Paris pendant toute une grande journée; il est tout entier empilé entre la place de la Concorde et la barrière de l'Étoile. Les divertissements et les jeux offerts la population justifient-ils cet empressement, répondent-ils, à l'attente générale? Hélas! non, il faut bien l'avouer. Les fêtes se suivent et se ressemblent; Louis-Philippe est fêté comme l'était Charles X, et avant celui-ci Louis XVIII, et avant ce dernier Napoléon. Le programme des réjouissances a été, à ce qu'il paraît, arrêté! une fois pour toutes et chaque année il se réimprime sans le plus léger amendement; il n'est besoin que d'en changer la date. Certes, à une autre époque où le talent de la mise en scène, du décor et de la pompe générale est poussé si loin et partout, dans le plus petit bouge dramatique comme sur notre première scène, il faut que l'imagination de nos ordonnateurs de fêtes soit bien stérile pour ne pas leur suggérer, une fois par hasard, autre chose que l'éternelle répétition de leur fastueux programme. Qu'à défaut d'un autre genre de prodigalité, ils se mettent du moins en frais d'invention. Que si leur cervelle prosaïque et frappée d'infécondité ne peut donner naissance à la moindre idée neuve, à la plus petite des découvertes, qu'ils appellent à leur secours les archéologues et les poètes. Qu'ils remontent vers le passé; qu'ils nous rendent le cirque de nos pères, non point avec les gladiateurs et les combats de bêtes féroces, mais avec un spectacle approprié à nos moeurs, quelque chose qui moralise et élève l'esprit des masses, comme pourrait être le tableau de nos grandes épopées nationales, représentées avec des milliers de comparses sur une scène immense, sous les yeux d'un people tout entier. Pourquoi l'Académie des sciences morales et politiques ne proposerait-elle pas un prix à l'auteur du meilleur projet de fête nationale et populaire? Il nous semble qu'un tel objet se recommande directement à ses méditations, à son intérêt spécial; et assurément jamais médaille d'or n'aurait été plus dignement et plus utilement placée, que celle qui nous doterait enfin de pompes et de solennités en rapport avec les progrès de notre civilisation et la majesté d'un grand peuple.

(Salves d'artillerie aux Invalides.)

En attendant que cette idée se réalise, si tel doit être son destin,--ce dont nous doutons fort,--pénétrons dans ces Champs-Élysées, si richement pourvus de joies municipales, et examinons les merveilles que la moderne édilité offre en pâture aux citoyens, de par le programme officiel.

Que voyons-nous d'abord? Quatre orchestres de danse établis à chaque angle du carré Marigny. Premier et flagrant anachronisme! Le peuple n'a nul besoin des violons de la Ville pour danser, s'il en a envie. N'est-ce pas l'avilir que le convier à prendre de risibles et grossiers ébats au milieu de la voie publique, sous le soleil le plus ardent, à travers les nuages épais d'une poussière fort peu olympique? Aussi le peuple répond-il comme il le doit à cet absurde et inconvenante provocation, en s'abstenant complètement. Les orchestres jouent, sinon dans le désert, au moins dans l'inaction et le dédain de la foule. Je me trompe pourtant, car ils servent à animer la danse macabre qu'une douzaine de polissons exécutent sous la protection de la garde municipale, et qui, en toute autre circonstance, et en tout autre lieu, vaudrait certainement à ses auteurs une incarcération immédiate, suivie d'une comparution en police correctionnelle et de quinze jours d'emprisonnement, pour fait d'outrage public aux moeurs.

Un autre plaisir délicat qu'offre l'administration aux bons habitants de Paris, c'est l'ascension au mât de Cocagne. Ici encore nous retrouvons les mêmes haillons, les mêmes visages repoussants qu'autour des orchestres forains rétribués par l'autorité. Une population de drôles à jambes nues, de gamins de la pire espèce, dont les faces rébarbatives inspirent l'effroi et le dégoût, grouillent en tumulte autour de l'arbre Symbolique, impatients de monter à la conquête des timbales et des montres d'argent suspendues à quelque trente mètres au-dessus du sol. Les plus avides, les novices, s'élancent les premiers, et ne tardent pas à égayer la galerie par une lourde dégringolade.

«Mais ceux qui de ces jeux ont un plus long usage,» laissent les conscrits passer devant et s'épuiser en vains efforts, attendent patiemment, sachant bien que chaque tentative infructueuse de leurs devanciers les approche du but désiré. En effet, lorsque le fretin leur a suffisamment aplani le chemin en détachant du mât la couche savonneuse qui s'opposait à l'ascension, les habiles apparaissent à leur tour; ils recueillent le fruit des défaites de leurs infortunés rivaux. Pour augmenter encore leurs chances de succès, ces grimpeurs émérites, qui à l'agilité du singe joignent la prudence du serpent, ont eu soin de ceindre leurs reins d'une corde soutenant deux sacs, ou immenses poches de toile pleines de gravier et de poussière, dont ils se frottent par intervalles les mains et les jambes pour aider à leur pérégrination aérienne, et balancer, par cet utile auxiliaire, l'action perfide des parties savonneuses encore adhérentes au mât. Cette sage précaution leur assure la victoire, jointe à la lenteur réfléchie qu'ils apportent dans leur ascension et aux temps de repos fréquents dont ils savent l'entrecouper, n'oubliant pas un seul instant cette salutaire maxime: