Quittant donc sans regret les joies officielles, nous avons suivi la multitude vers le point des Champs-Élysées où elle afflue de préférence; nous voulons parler de l'espace compris entre la place de la Concorde, le carré Marigny et la rive de la Seine. C'est là que donnent rendez-vous à la foule des promeneurs, et le saltimbanque qui a quitté les foires circonvoisines pour venir développer ses talents dans la capitale, et les phénomènes vivants qui viennent de faire l'admiration des différentes cours de l'Europe, et les escamoteurs, physiciens, alcides, écuyers, qui, aux alentours du 1er mai, débouchent par toutes les barrières et viennent peupler avec les monstres, les funambules, les marchands de mirlitons et de bons hommes de pain d'épice, les ombrages de l'ancien Cours-la-Reine. Aussi, ce jour-là, n'y peut-on faire un pas sans tomber en extase; tous les sens sont charmés à la fois: tandis que l'odorat est doucement chatouillé par le parfum incomparable des cuisines ambulantes et des fritures en plein vent, l'oeil ébloui s'étend sur une immense file de tableaux-affiches représentant les plus curieuses merveilles du globe, et l'oreille se délecte au son de vingt grosses caisses, appuyées par autant de trompettes ou trombones sur les notes graves ou éclatantes desquels se détachent, comme une aérienne dentelle, les folles gammes chromatiques de la perçante! clarinette. Ici, on court la bague sur des pur-sang de bois; plus loin, l'escarpolette vous tend les bras de ses fauteuils on vous enlace de ses filets; sous cette tente, on se livre à un repas champêtre; là-bas, on arrache des dents; partout la joie est à son comble. Dans l'espace dont nous parlions tout à l'heure s'élève une cité étrange qui hier n'existait pas encore, et qui n'existera plus demain; ses habitants nomades sont accourus des quatre coins de la France pour venir la peupler et l'animer un jour. Aucun d'eux ne ressemble au commun des mortels, et, chose singulière! à cette anomalie est attachée leur existence. Les uns ont plus de six pieds, les autres moins de trois; celui-ci a quatre jambes, cet autre est solipède; celui-là a deux têtes, et, qui pis est, deux estomacs; tel autre, enfin, a toujours joui des bienfaits de la paix, n'a jamais servi son pays, n'a point de place aux Invalides, et n'a pourtant ni bras ni jambes. D'autres, avec une conformation physique en apparence peu différente de celle des autres humains, ont cependant des moeurs diamétralement opposées à celles de leurs concitoyens: c'est ainsi que l'un marche habituellement sur la paume des mains, la tête en bas, l'orteil en l'air, tandis que celui-ci n'a d'autre nourriture que des cailloux et des pointes d'épées. C'est là la cité des monstres, cité bruyante et musicale s'il en fut, où tout se fait au son du cuivre et du tambour; cité opulente, bien que tout entière faite de toiles et de planches, car l'or et le satin y brillent de toutes parts; cité cosmopolite, car le Lapon y coudoie le Patagon et le sauvage, et il n'est pas jusqu'aux lions du désert qu'on n'y entende parfois mêler leurs rugissements sombres aux bruits des instruments et des voix glapissantes qui retentissent éternellement dans ce vaste pandaemonium.
C'est dans les sinueux carrefours de cette ville improvisée qu'aime à errer la multitude, dédaignant, comme nous l'avons vu, et les danses en plein vent et les parades du carré Marigny. Insensible aux joies du programme, elle cherche pour son argent des amusements qui l'amusent, et que lui offrent tant d'avances, tant de promesses séduisantes, formulées tour à tour par une orchestration si crépitante et si échevelée, par une éloquence si pittoresque, si entraînante, si insidieuse que Bilboquet, ce roi de la cité en question, se montre grand et inimitable en ce jour solennel! Avec quelle inépuisable faconde il captive, touche, étonne, fascine son public, joignant le geste au discours et faisant résonner sous les coups de sa baguette, à chaque chute de phrase, la toile barbouillée qui sert de prospectus à son établissement!
Voyez cette vaste pancarte sur laquelle est tracée une femme gigantesque; auprès d'elle se tient roide et droit, comme un simple conscrit le jour de sa première prise d'armes, un magnifique tambour-major. L'infortuné bel homme paraît avoir conçu la ridicule présomption de mesurer sa taille à celle de la géante; mais c'est en vain qu'il efface les épaules, allonge le col et se hausse sur la pointe du pied; il ne produit guère plus d'effet en face de la moderne Titane que la grenouille de la fable en parallèle avec le bouf, et c'est à peine si, kolbach et plumet compris, il atteint à la hanche de la femme colosse. Qui ne voudrait voir par ses yeux un si rare prodige? Telle est sans doute la question que s'adresse chaque membre de l'assemblée; car à peine le propriétaire de la baraque a-t-il annoncé, entre deux roulements du tambour, le commencement de la représentation, que la foule se précipite à longs flots dans le sanctuaire, et que nous-mêmes, proh pudor! nous nous laissons entraîner au torrent.
Là, le premier objet qui frappe nos regards est un assez beau lion nonchalamment couché dans une forte cage et contemplant d'un oeil paternel les nombreux spectateurs attroupés devant lui. On se demande si c'est là la géante promise, et l'on commence à murmurer contre le maître de céans. Mais, voyez à quel point les hommes sont injustes! ce n'est là qu'un hors-d'oeuvre, une surprise, un préambule à la pièce principale. Contrairement à l'usage, le conducteur de la géante tient plus qu'il n'a promis. Vous allez voir. Muni d'un mince quartier de viande, le voilà qui entre résolument dans la cage, harcelle, tourmente, bouscule son lion, le fait sauter en l'air comme un barbet docile, en tenant suspendu sur sa tête puissante le maigre lambeau d'aliment offert à son rude appétit. Puis, lorsque le roi des forêts a pris enfin possession de cette proie modeste, le cornac abandonne la cage pour y rentrer immédiatement avec une petite fille au visage blanc et rose, qu'il pose sur la croupe du féroce animal. Tout le public épouvanté pousse des cris d'effroi; mais la petite fille sourit et envoie des baisers à la foule, tandis que le lion continue en grondant à ronger sa pâture. Cela fait, l'enfant et le père disparaissent, pour recommencer cinq minutes après ce qu'ils viennent de faire, ce qu'ils ont déjà fait cinquante fois depuis le matin, ce qu'ils feront demain et tous les jours suivants, pour la modique rétribution de 25 centimes par personne. Et cependant tout cela, dis-je, n'est qu'un hors-d'oeuvre, et cet obscur dompteur de lions attache lui-même si peu d'importance à ce périlleux savoir-faire, que c'est à peine s'il daigne en faire l'annonce dans le programme de son spectacle. Quelle sanglante épigramme contre ses confrères, les Martin, les Carter et les Van Amburgh, qui, plus heureux que lui, récoltent des guinées là ou il glane à peine quelque, décimes crasseux, en travaillant toute la journée!
Mais, attention! voici le rideau du fond qui s'agite, s'entr'ouvre et nous découvre la géante. Sur ma parole, l'affiche ne l'avait pas flattée; car elle est vraiment monstrueuse, et je crois voir en elle l'anti-hippopotame annoncé par Fourier.
«Ceci vous représente, messieurs, la géante arabe, dont la taille n'a pas moins de six pieds onze pouces au-dessus du niveau de la mer, s'écrie le cornac d'une voix stridente. Approchez, mesdames, et venez comparer un peu votre bras à celui de madame, qui n'est pas de bois (le bras), comme vous pouvez voir. Eh bien! mesdames, approchez donc! Comment! vous ne voulez pas? Mon Dieu, que c'est ridicule d'être bégueules comme ça! Allons, jeune guerrier, continue le propriétaire de la superbe femme, en le tournant vers un novice tourlourou qui, immobile au premier rang, semble n'avoir pas assez d'yeux pour voir ni assez d'oreilles pour entendre, venez montrer que vous êtes Frrrrrrrrançais, et qu'une grande dame ne vous intimide pas!»
Un vrai Français n'est jamais sourd à la voix de l'honneur. Le jeune héros, aiguillonné par cette attaque ad hominem, s'élance d'un bond sur l'estrade, fait le salut militaire et rapproche complaisamment son bras de celui de la géante. Mais, hélas! son action est plus hardie que sage; car son grêle biceps apparaît en ce moment ou pour mieux dire disparaît auprès de la solive brachiale de la superbe femme arabe, comme un frêle roseau mis en regard du chêne. Un rire universel éclate à la vue de ce frappant contraste, et, quant à la géante, avec une expression de dédain que rien ne saurait rendre, elle toise le petit homme, et élevant son bras horizontalement, le passe à diverses reprises sur la tête de celui-ci. Le fantassin, humilié, se retourne vers elle et la raille avec un accent méridional des plus prononcés. La géante repart aussitôt dans une langue qui n'a rien d'arabe et nous paraît ressembler considérablement à l'idiome provençal. L'altercation menaçait de devenir sérieuse, et nous commencions à trembler pour le jeune défenseur de la patrie, lorsque l'impresario crut devoir mettre un terme au conflit, en invitant le guerrier à descendre et en tirant le rideau sur la femme-colosse. «Mais, nous dit un de nos voisins comme nous sortions de la baraque, si cette géante est arabe, il faut que le lion soit provençal. Qu'en pensez-vous?» Nous répondîmes par un geste d'assentiment, et nous allâmes, de ce pas admirer une foule d'autres merveilles.
Nous aurions bien envie de vous raconter en détail tout ce que nous vîmes encore dans ce jour mémorable. Mais voilà que l'haleine et l'espace nous manquent, et puis nous ne savons trop jusqu'à quel point la plume serait apte à décrire tant de phénomènes surhumains. Nous sommes comme cet Apollodore qui eut un jour la fantaisie de sonder le Tartare antique. Il en revint, mais muet et frappé de vertige, tant les prodiges surnaturels qui lui furent apparus sous terre avaient bouleversé sa raison et ses sens, et ne put rendre aucun compte de ses impressions à ceux qui vinrent l'interroger sur son voyage souterrain. Nous nous bornerons donc, par cette raison, à mentionner pour mémoire: