§ VII.--Philosophie.--Folie.--Adieux.
Don Christoval avait une de ces âmes fortement trempées qui luttent contre la douleur et parviennent à la vaincre, au moins dans ses effets ordinaires, c'est-à-dire que le triomphe est extérieur, et qu'an dedans les ravages s'exercent plus profonds et plus durables.
Il s'enferma deux jours sans permettre à âme qui vive de pénétrer jusqu'à lui; ce temps passé, on le vit reparaître pâle, amaigri, mais non abattu; il reprit ses courses botaniques, mais dom Sulzer ne pouvait plus l'accompagner. Le soir il revenait couvert de poussière et chargé de fleurs sauvages dont il jonchait la tombe de sa femme et de son fils; il restait fort tard à les arranger, puis rentrait, et avant l'aurore il était reparti pour toute la journée. Voilà sa vie.
Cette fatigue du corps ne suffisant pas à dompter l'activité de sa pensée, il essaya d'un autre système: c'était de lasser son imagination en lui donnant pleine carrière. A cet effet, il se jeta dans les idées philosophiques; c'était un retour vers une science qui l'avait fait briller dans sa jeunesse à l'université de Salamanque. Il s'y adonna de nouveau, sans pour cela renoncer à ses excursions lointaines; il emportait de quoi écrire, et jetait en courant sur le papier les idées dont il voulait faire les matériaux d'un grand ouvrage: ces idées roulaient sur le temps, sur la mort, sur la résurrection et l'autre vie. Tous ceux qui ont voulu approfondir ces terribles questions ont payé cher leur témérité; don Christoval éprouva le même sort. Voici quelques-uns de ces fragments décousus; ils feront comprendre l'exaltation cérébrale de cet infortuné et la catastrophe qui s'ensuivit.
Elle est morte! Qu'est-ce que la mort? qu'est-ce que la vie? Le temps existe-t-il pour les morts? L'Écriture se sert à chaque instant de ces mots la fin des temps,--la consommation des siècles. Le temps finira donc? oui. Le temps une créature de Dieu qui sera détruite comme les autres; son seul privilège sera d'être détruite la dernière. J'ai entendu dom Sulzer s'écrier un jour en prêchant: Sortez du temps! et comment sortir du temps? Le temps est l'enveloppe dans laquelle se meut l'humanité. Il est bien difficile à la pensée humaine de sortir du temps; toutefois cela ne paraît pas impossible.
Et qu'est-ce que l'éternité? l'absence du temps et de la durée: un point; pas même un point, puisque dans un point, si petit qu'on le conçoive, il y a encore l'idée de dimension; au lieu que dans l'éternité le centre et les extrémités se confondent.
La résurrection des morts suit donc immédiatement l'instant de leur trépas; ils sont comme un homme qui tombe et aussitôt se relève; et les hommes partis de différents points du temps arriveront tous simultanément à la cessation du temps.
Car le temps est une illusion, l'illusion fondamentale de notre vie, laquelle n'est elle-même qu'une illusion destinée sans doute à éprouver les âmes.
Nous rentrons par intervalles dans la réalité au moyen du sommeil. Ce sommeil éteint la matière et en dégage l'âme: alors le temps cesse pour nous. La preuve en est claire: c'est que celui qui se réveille est incapable de dire s'il a dormi dix heures ou dix minutes.
Et souvent en dix minutes il a rêvé des faits dont la réalisation dans le temps demanderait une année.