Don Carlos est âgé aujourd'hui de cinquante-cinq ans; il était le second fils du roi Charles IV et frère de Ferdinand VII, mort en 1833. Il semblait que le trône ne pouvait manquer à ce prince. Le roi, son frère, avait eu quatre épouses, et la dernière, Marie-Christine, fille du roi de Naples, François 1er, lui donna seule deux enfants, et ces enfants étaient deux filles. Les dispositions de la loi salique, adoptée en 1713 par Philippe V, assuraient à don Carlos la succession royale, quand des intrigues de cour poussèrent le vieux roi à abolir la loi salique et à nommer la reine régente, après sa mort, du royaume d'Espagne, pendant la minorité d'Isabelle II. Ce coup d'État détruisit les beaux rêves de royauté de don Carlos, qui avait toute raison de se voir un jour couronne en tête et sceptre au poing, quand une petite fille de trois ans, sa nièce, monta sur ce trône qu'il avait si ardemment convoité.
Nous autres, pauvres gens, quand la réalité vient souffleter nos rêves de gloire ou de fortune, quand le but que nous poursuivons s'éloigne devant nous, il ne nous vient pas à l'idée de troubler le monde de notre dépit. Le poète alors chante sa souffrance, l'auteur sifflé recommence bravement un nouveau chef-d'oeuvre, le spéculateur combine de nouveaux calculs. Perrette pleure, la pauvre enfant, devant son lait répandu et ses projets évanouis; pourquoi donc les prétendants à tous les trônes possibles n'en feraient-ils pas autant quand le trône leur échappe, au lieu d'appeler aux armes les populations et de faire tuer des braves gens qui, en Espagne, comme en Vendée, comme partout, se battent hardiment sans trop savoir pourquoi?
Ainsi fit don Carlos. Pour avoir le futile plaisir de s'asseoir sur ces planches de sapin recouvertes d'un morceau de velours, il ne craignit pas de porter la guerre civile dans sa patrie, de soulever et de ruiner des provinces entières, tristes moyens qui dégoûteraient les meilleurs peuples des meilleurs rois!
On sait quels horribles excès furent commis de part et d'autre pendant cette longue et douloureuse lutte; la malheureuse Espagne en gardera longtemps le souvenir. Don Carlos trouva parmi ses partisans un homme de génie, Zumalacarreguy, grande et sombre figure qui domine toute cette sanglante épopée. Ce fut lui qui rappela don Carlos en Espagne après la signature du traité de la quadruple alliance.
Hôtel Panette, rue du Poirier, no. 1, à
Bourges, habité autrefois par l'archevêque
de Mercy, le général Lapoype, par les
maréchaux qui commandaient l'armée de la
Loire, et aujourd'hui par Don Carlos.
Suivi de quelques serviteurs dévoués, le prince quitta l'Angleterre, et traversa la France pour se rendre à la frontière. Il resta deux jours à Paris, et la police ne fut pas ou ne voulut pas être instruite de sa présence. Un de ses émissaires les plus actifs, M. Auguet, raconte que, traversant en voiture découverte la place de la Concorde, don Carlos rencontra Louis-Philippe et sa famille se rendant en char-à-banc à Neuilly et que le roi des Français répondant à quelques acclamations salua sans le reconnaître, son cousin d'Espagne. «Mon bon cousin d'Orléans, dit celui-ci en riant, ne se doute pas que je traverse ses États sans sa permission pour aller déchirer avec la pointe de mon épée son traité de la quadruple alliance.» Charmante espièglerie! et ce jeune étourdi, qui ne comptait guère alors que quarante-six ans, ne se doutait probablement pas que, de la pointe de son épée, il allait aussi déchirer le sein de sa patrie et livrer aux horreurs de la guerre civile des populations laborieuses et dévouées, comme si la vie des hommes n'était que l'enjeu naturel de ces folles et sanglantes parties.
Don Carlos franchit les Pyrénées et longtemps il tint en échec les forces de la reine. Le général Espartero eut la gloire de mettre fin à cette lutte acharnée. Il refoula Don Carlos en France; mais, comme le personnage de la fable il mit d'accord les deux plaideurs en s'emparant de l'objet du débat.
Aujourd'hui Espartero est de fait roi d'Espagne, et don Carlos est à Bourges, et la reine régente est rue de Courcelles à Paris. Singulier effet des vicissitudes humaines; c'était bien la peine de mettre l'Espagne à feu et à sang pour en venir là. Puisse du moins cette mémorable leçon donnée aux princes de sang royal par un obscur ayachucho leur être profitable et les éclairer sur la vanité de leur ambition.