Le dernier bal a valsé sa dernière valse; le dernier concert a chanté sa dernière roulade et donne son dernier coup d'archet. Le même soir, en même temps, aux deux points opposés le bal achevait magnifiquement sa brillante vie d'hiver: d'une part, sous les lambris héréditaires d'un noble hôtel de la rue de l'Université; de l'autre, rue Bleue, dans un hôtel fraîchement bâti sur des fondations de rails et de cinq pour cent. Ainsi le bal à écusson et le bal financier ont fini leur campagne par un coup d'éclat; après ces deux fêtes merveilleuses, il n'est plus permis de danser ni de valser honorablement; cela serait du plus mauvais genre. Donner un bal au mois de mai, fi donc! nous prenez-vous pour un salon de cent couverts faisant toute l'année noces et festins? Il faudrait n'avoir ni riante villa aux bords de la Seine ou de l'Oise, ni vieux château breton ou tourangeau; or, je vous le demande, qui n'a pas une villa? qui n'a pas un château? qui ne prend pas les eaux? qui ne court pas, l'été venu, sur quelque grande route, du côté des Pyrénées ou des Alpes? Personne, en vérité.--Pardon, belle comtesse! Paris possède et abrite six à sept cent mille honnêtes gens absolument privés de maison de campagne, de berline de voyage, de parc, de tourelles, d'Alpes et de Pyrénées.--Ah! vous croyez?

Le Paris mondain, l'élégant Paris, tourne ainsi, depuis quinze jours, à la vie champêtre et voyageuse; il ne tourbillonne plus dans ses fêtes sensuelles et illuminées, mais il n'a pas encore fait son entrée en solitude, à l'ombre des charmilles. Le printemps l'appelle à l'air libre et à la verdure, et l'hiver le retient toujours par un des pans de son habit; il n'est plus là, mais il n'est pas encore ici. C'est une situation intermédiaire qui lui donne une physionomie inquiète et maussade; rien n'est pire, quand on va partir, que de n'être pas parti.

Cependant, ce Paris privilégié et épris de villégiature, prend ses précautions et fait ses préparatifs: il met les housses aux causeuses et aux fauteuils de son salon; il enveloppe ses bronzes et son lustre d'un voile de mousseline épaisse, et jette une cuirasse de toile écrue sur la soie de ses tentures. Puis, se fortifiant d'avance contre les loisirs de la résidence bucolique, ou contre les ennuis du voyage et de l'auberge, il met dans sa malle quelques livres aimés et s'abonne à l'Illustration. Avant quinze jours, la plupart des hôtels du faubourg Saint-Germain seront silencieux et déserts; les volets intérieurs, casematant les vastes fenêtres de haut en bas, laisseront voir leur vêtement gris-blanc, égayé de filets d'or, et diront aux passants que le maître est absent. L'herbe, jusqu'au 1er décembre, aura le temps de croître dans les cours.

De leur côté, les jardiniers émondent les parterres, font la toilette des arbustes et des fleurs, sablent et ratissent les allées et tondent la pelouse pour faire honneur à madame et à monsieur, tandis que les chefs d'hôtel, les entrepreneurs d'eaux plus ou moins sulfureuses et de salons de conversation lancent sur Paris, de tous les coins de l'Europe, leurs séduisants prospectus. Il en vient d'Allemagne et d'Italie, de l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Midi, de la Tamise, de l'Escaut, de l'Adige, du Rhin et surtout de la Garonne. Le Mont-d'Or sonne sa trompette, Bade donne son roulement de tambour, Ems et Wisbaden mettent leur carillon en branle; mais nul n'égale Spa pour les sourires attrayants et les ravissantes promesses; Spa, cette année, veut rester sans rivaux dans l'art de séduire le gentleman et de faire le bonheur du prince portugais, russe, italien, polonais ou cochinchinois. Que reprocher à Spa? que lui demander encore? Il vous prend au saut du lit et vous inonde de concerts d'harmonie, de journaux, de revues, de brochures, de vaudevilles, de comédies, d'opéras-comiques, de chevaux caracolants, d'aubades de nuit et de jour: puis, vous offrant la main, le voici qui vous conduit dans les frais sentiers, sous les bois ombreux, aux penchants des collines verdoyantes, prêt à se retirer discrètement et à vous laisser rêver dans votre solitude, si tel est votre bon plaisir. Rossini. Alexis Dupont, les frères Batta madame Damoreau et d'autres encore, spirituels acteurs, harmonieux instruments, voix mélodieuses, sont promis à Spa, et M. le bourgmestre s'est engagé à être charmant.

Pars donc, ô toi, le Paris du boudoir et du salon, le Paris des heures inoccupées, agréable désoeuvré! va promener, ci et là, ton sourire légèrement railleur, ton petit bâillement énervé, ta migraine, tes maux de nerfs, tes rhumatismes et ton binocle: donne un peu d'air pur à ta poitrine fatiguée par la brûlante atmosphère des veilles et des bougies; et tâche de ranimer le teint pâli de tes belles valseuses pour le donner, au bal de 1844, à prendre encore et à dévorer!

Mai est aussi le mois où les princes et les princesses de théâtre se mettent à voyager; je veux dire les acteurs, les chanteurs et les danseuses, en crédit, ceux qui ont le privilège des gros appointements et des couronnes. Les autres ont tout au plus le loisir d'aller, le dimanche, à Saint-Germain et à Montmorency, l'aire un dîner sur l'herbe; encore le coup d'archet du chef d'orchestre vient-il les rappeler brusquement avant le dessert, comme ces pauvres soldats en permission qu'on voit courir hors d'haleine, à travers rues et à travers champs à l'heure de la retraite et au roulement du tambour. Quant aux merveilleuses Hermiones, aux glorieux Orestes, aux ténors fameux, aux sylphides adorées, ils montent on chaise de poste et font tourbillonner la poussière des grands chemins. Après avoir plus ou moins charmé Babylone pendant les six mois d'hiver, nos illustres distribuent leurs tirades, leur ut de poitrine et leurs jetés-battus dans les départements et à l'étranger. Ces bienfaits, ils les étendent sur toute la nature, et donnent indistinctement la pâture aux grands théâtres et aux petits depuis le chef-lieu jusqu'au canton. Phèdre ne rougit pas de déclarer sa passion à Hippolyte sous la balle au blé, convertie en Mycènes; et Agamemnon a, plus d'une fois, transporté l'Aulide dans une grange et sacrifié Iphigénie.

Il faut donc en faire notre deuil: nos meilleurs acteurs nos meilleurs chanteurs vont nous quitter. C'est peu des moissons dorées qu'ils récoltent ici; ils veulent bien se compromettre jusqu'à faire la même razzia en province: Toulouse Bordeaux, Lyon, Rouen, Dijon, Lille, et vous tous, honorables chefs-lieux, qui aimez la roulade, l'alexandrin et le rond de jambe, ouvrez votre bourse et préparez vos dithyrambes et vos couronnes; on prendra volontiers vos vers et surtout votre argent; c'est un honneur qu'on daignera vous faire.

Mademoiselle Rachel ira à Marseille; elle ne veut plus de l'Angleterre. Est-ce Nicodème qui a inspiré à Laodice cette rancune contre Rome? Laodice se souviendrait-elle de l'hospitalité cruellement violée et du martyre d'Annibal? Marseille cependant est dans une grande attente. Ces vives imaginations s'exaltent à l'approche de Camille, de Marie-Stuart et de Roxane, que la Provence n'a point encore vues. Marseille, la ville phocéenne, se réjouit surtout de recevoir Monime, cette autre fille de la Grèce, cette fleur suave et délicate éclose à son poétique soleil. Ce sera une entrevue de famille. Mademoiselle Rachel et Marseille pourront s'entretenir ensemble d'Athènes et d'Éphèse.

.....Je crois que je vous suis connue

Ephèse est mon pays, mais je suis descendue