LA GRÈCE.--BRUTUS.--LA COMÉDIE A CHEVAL.--LES DEUX FAVORITES.--LE MÉTIER A LA JACQUART--LES CANUTS.--LE VOYAGE EN L'AIR.--J'AI DU BON TABAC.--MARGUERITE FORTIER.--LES PRÉTENDANTS.
Le second Théâtre-Français est tout émerveillé de la foule qui l'assiège; il n'est pas accoutumé à ces bonnes fortunes: une recette de 3,500 fr. à l'Odéon, est un de ces prodiges dont la mémoire se perd dans la nuit des temps. Il faut en rendre grâce à M. Ponsard; c'est à Lucrèce que l'honneur en revient. Lucrèce ameute la foule sur toute la place de l'Odéon, comme autrefois au Forum, autour de ses glorieux restes, pour marcher contre la tyrannie et les Tarquins. Le public est décidément conquis par Lucrèce et par M. Ponsard. Il prête une oreille attentive aux vers énergiques ou gracieux du jeune poète; il s'émeut aux accents de Brute, de Sextus et de Tullie; deux scènes surtout semblent l'intéresser et le tenir attentif: l'une montre Lucrèce dans une mutuelle confidence avec Brute; la jeune et chaste Romaine a pénétré les projets du citoyen. Elle a passé à travers l'enveloppe du fou, pour arriver jusqu'à l'âme patriotique. Sous le sublime mensonge de cette folie, Lucrèce entrevoit la mâle pensée qui veille et s'alimente dans cette âme profonde, comme une lampe mystérieuse dans un lieu solitaire et caché. Elle déclare à Brute que son vaste dessein est connu d'elle, Lucrèce, et qu'elle le paie silencieusement de son estime et de son admiration. Avoir l'estime de Lucrèce, quelle consolation pour Brute! Comme la plaie des affronts qu'il subit pour son pays est adoucie par cette secrète amitié de la femme fidèle et chaste! Aussi le glorieux insensé soulève-t-il un instant, devant cet oeil discret, le voile de sa pensée; Brute ne se cache plus pour Lucrèce; il n'avoue pas, mais il permet qu'on devine. Et c'est là un grand éloge, pour la vertu de cette femme, que Brute, l'homme au génie enveloppé et muet, laisse ainsi passer jusqu'à elle une lueur du vaste projet que son esprit médite et dissimule.
(Dernière scène de la tragédie de Lucrèce.)
Dans l'autre scène, le spectateur contemple avec émotion le corps inanimé de Lucrèce, qui vient de se donner la mort; c'est le, moment héroïque du sacrifice si vigoureusement décrit par Tite-Live, et qu'après Tite-Live, M. Ponsard a revêtu des couleurs d'une, mâle poésie.--Lucrèce s'est frappée au coeur du couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, et tombant sous le coup, elle a rendu le dernier soupir. Tandis que Lucrétius son père, et Valère et Collatin s'abandonnent à leur douleur, Brutus tire de la blessure le fer tout dégouttant de sang: «Par ce sang si pur, s'écrie-t-il, je jure, et vous, dieux, je vous prends à témoin de ce serment; je jure de poursuivre par le fer, par le feu, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, Lucius Tarqnin le Superbe et son épouse criminelle, et toute sa postérité, et de ne jamais souffrir que ni eux ni d'autres règnent dans Rome!» La douleur a fait place à la colère; on suit Brutus à la destruction de la royauté; le corps de Lucrèce, placé sur un brancard, est porté au Forum, et Brutus excite le peuple, à prendre les armes. Assurément c'est là un de ces spectacles qui remuent l'âme et la trempent fortement. Le parterre de l'Odéon y applaudit avec l'ardeur généreuse des vives et jeunes émotions.
Le théâtre du Vaudeville a voulu aussi avoir son Brutus; mais celui-là est un Brutus pour rire; d'abord il n'est pas de Rome, mais de Pontoise ou de Quimper-Corentin; les Tarquins lui sont complètement étrangers; il n'entend rien au Forum, et au Capitole encore moins. Parlez-lui de Lucrèce, il vous répondra: «Connais pas!» Nommer Arnal, c'est tout dire; cela vous donne la mesure de mon Brutus. Il n'est pas fou, tant s'en faut: Brutus a de la modestie, et se contente d'être niais. Il frotte les habits et cire les bottes de M. Courtois, son seigneur et maître, et ne sera jamais consul romain. Quant à la république, Brutus la sert fort mal; appelé, en sa qualité de soldat du guet, à réprimer une émeute royaliste, il a jeté là son fusil, comme Horace son bouclier, et il pris la fuite; mais à cet exploit se borne la ressemblance de Brutus et du poète favori de Mécènes: Brutus est capable de fuir, mais incapable de faire l'ode à la nymphe de Blanduse et l'épître aux Pisons.
Un instant, les destins de Brutus prennent une allure magnifique; de simple valet qu'il est, il risque de devenir marquis. Un anneau trouvé par Brutus lui donne cette espérance; il a mis l'anneau à son doigt, et peu s'en faut que de cet anneau il ne résulte, un père pour Brutus. Cette trouvaille l'accommoderait fort; car, enfin, Brutus ne sait pas de quelle côte il est sorti. Brid'oison dit bien qu'on est toujours le fils de quelqu'un, mais de quel père? Telle est la question compliquée que Brutus se pose tous les jours à lui-même, sans avoir pu jusqu'ici la résoudre. Il a cependant une consolation, c'est que s'il ne connaît pas son père, sa mère probablement a dû le connaître.
Donc, Brutus se croit fils d'un marquis; et, pour un Brutus, vous avouerez que la filiation est un peu embarrassante, d'autant plus que le marquis est proscrit. Comment échappera-t-il aux agents républicains? La crédulité de Brutus vient à son aide dans cette périlleuse affaire; Brutus, le prenant pour son père, a pour lui toutes les tendresses burlesques qu'on peut attendre d'Arnal; il le suit à la piste, il lui tend les bras, et veut à tout propos le presser sur son coeur et l'embrasser tendrement. Le meilleur de ce dévouement filial, c'est que Brutus procure une carte de sûreté et un passe-port à son prétendu père; et celui-ci en profite pour s'esquiver. Quant à Brutus, par un de ces grands mouvements de fortune qui accompagnent les révolutions, il devient portier. Quelle situation pour le fils d'un marquis! Après tout, qu'importe? il tirera le cordon au lieu de la porte en sautoir! C'est à peu près la même chose.--Ce quiproquo, égayé par quelques mots plaisants et par le jeu naïf d'Arnal, a honnêtement réussi. Les auteurs sont MM. Varin et Conailhac. On avait sifflé la veille un autre vaudeville intitulé: la Comédie à cheval. Le cheval a fait un faux pas à moitié chemin, et la comédie désarçonnée, une lourde chute.
Pour Jacquart, c'est autre chose; le Gymnase a pris la revanche du théâtre du Vaudeville, Bouffé y aidant, et aussi le talent de M. Fournier, l'auteur du Métier à la Jacquart. Tout le monde connaît Jacquart, le bienfaiteur de la filature lyonnaise, l'inventeur du merveilleux métier si fécond pour l'industrie, si utile au soulagement de l'ouvrier. M. Fournier nous montre Jacquart préoccupé de son ingénieuse invention: il l'entrevoit, mais il ne la tient pas encore; Jacquart cherche ce rien, ce dernier mot, si difficile à trouver, et qui arrête souvent les plus magnifiques découvertes; ce pauvre Jacquart en rêve nuit et jour; vous pensez, comme en rêvant, il néglige les intérêts de sa maison; aussi la pauvreté en a-t-elle franchi le seuil. Quelques milliers de francs restaient, dernier espoir de sa femme et de sa fille; Jacquart les a perdus par sa distraction. C'est peu encore; en voyant cet homme si insouciant de ses intérêts et si rêveur, on dit de lui: «Il est fou!» Et chacun de le montrer au doigt. Enfin, notre Jacquart perd courage; ruiné, honni, s'épuisant vainement à la poursuite de ce dernier secret qui lui échappe; toujours, il prend une résolution désespérée. Le malheureux se dirige vers le Rhône pour s'y précipiter: une main inconnue l'arrête avant l'accomplissement du suicide; et voilà Jacquart tout étonné de se trouver dans une chaise de poste roulant sur la route de Paris.
A Paris, on le conduit dans un magnifique palais; des soldats veillent aux portes; des hommes tout brodés d'or et tout chamarrés de rubans vont et viennent dans les galeries et dans les antichambres. De Lyon à Paris, Jacquart a eu le temps de se remettre et de reprendre le sang-froid plein de franchise, et le naturel sans façon qui le caractérisent. Il ne se gêne donc guère avec tous ces beaux messieurs-là; et comme Jacquart n'a qu'une idée en tête, sa fameuse découverte, il en parle à qui veut l'entendre. Voyez-vous ce grand homme sec qui regarde Jacquart d'un air railleur? c'est un illustre chambellan à qui Jacquart explique le mécanisme de sa machine. Le grand seigneur d'en rire. Que voulez-vous? on est chambellan, et l'on n'est pas obligé pour cela d'avoir de l'instruction et de l'esprit. Le chambellan n'y voit donc goutte; comme tous les ignorants et les sots, il se tire d'embarras en ricanant et traite Jacquart d'insensé.--Une porte s'ouvre; ce n'est plus au valet brodé, c'est au maître que Jacquart a affaire: et ce maître est Napoléon, l'empereur et le roi! S'il n'a pu se faire comprendre par le chambellan, Jacquart est bientôt compris par le grand homme; le génie du héros fécondera le génie de l'ouvrier, et le métier Jacquart sort victorieux de cette entrevue. L'industrie lyonnaise a fait sa conquête. Qui est ravi? Jacquart, et la femme de Jacquart, et la fille de Jacquart, laquelle, du coup, épouse un très-joli et très-excellent jeune homme, qui l'aime et qu'elle aime; double amour qui attendait depuis longtemps, et restait sur le métier. Bouffé est charmant dans ce rôle de Jacquart.