(Théâtre du Palais-Royal.--Voyage entre
Ciel et Terre.)

Le Gymnase ne s'en est point tenu là; Charles II a succédé à Jacquart. Il s'agit du faible et galant Charles II, roi d'Angleterre. Charles mène de front deux intrigues amoureuses; véritable bagatelle pour un tel consommateur. D'une part, le roi a une liaison avec la duchesse de Cleveland; de l'autre, il cherche à séduire une jeune fille innocente et pure; c'est un assez vilain métier que S. M. fait là. N'est-ce pas un peu un métier de roi? D'abord la duchesse est furieuse et jalouse; elle soupçonne la jeune fille de perfidie et de complicité; puis, bientôt convaincue de sa candeur, elle se laisse émouvoir et emploie toutes les ressources de son expérience à sauver l'innocente Jenny des pièges que l'amour du roi lui tend: pièges cachés sous le sourire, les tendres regards et les enivrantes promesses. Grâce à cet appui, Jenny, en effet, échappe au danger. Le roi, battu et très-peu content, revient, l'oeil morne et la tête baissée, à la duchesse de Cleveland. Ainsi, madame la duchesse, vous avez fait votre bien en faisant le bien d'autrui: honnête cumul que la loi ne défend pas et qu'il est même bon d'encourager. L'auteur, M. Jules de Prémaray, appelle cela les Deux Favorites. Pourquoi pas? Madame Volnys et mademoiselle Rose Chéri sont les deux brebis que ce loup de Charles II essaie de dévorer de la même dent; nous avons dit que l'une des deux brebis échappait à cette dent d'ogre, et c'est mademoiselle Rose Chéri, la plus fraîche, la plus blanchi et la plus tendre.

Théâtre du Palais-Royal.--Les Canuts.

Le Jacquart du Gymnase a son pendant au théâtre du Palais-Royal: même sujet, même homme, mêmes événements; le titre seul est différent: Les Canuts décorent l'affiche. Quant au fond des choses, rien n'est changé. Vous retrouvez Jacquart rêvant. Jacquart désespéré. Jacquart méconnu. Jacquart tout près du suicide, puis enfin Jacquart triomphant et son métier avec lui. Le Gymnase a l'avantage de la forme. Son Jacquart est beaucoup plus ingénieux et plus fin que le concurrent; l'un est brutal et donne dans le gros rire; l'autre vous communique une gaieté de meilleur goût et d'une saveur plus relevée. Ainsi, le Gymnase et le Palais-Royal s'entendent pour satisfaire tous les appétits. Les délicats goûteront de Bouffé les amateurs de grosses épices tâteront de Lemesnil, le Jacquart du Palais-Royal. Ceux-là applaudiront M. Fournier, ceux-ci MM. Varnet et Deslandes.

(Théâtre du Gymnase.--Le Métier à la Jacquart.--Bouffé et Klein.)

Un honnête aéronaute monte dans son ballon: le voilà dans l'espace, entreprenant un voyage en l'air. Notre homme se croit seul, en compagnie avec les nuages, bien entendu, et la voûte azurée. Qui s'aviserait, en effet, de l'escorter dans une pareille promenade? Nous ne voyageons pas sur la grande route; nous ne flânons pas sur les boulevards ni aux Champs-Élysées: ici la pérégrination n'est pas facile: on ne marche pas dans l'air comme sur l'asphalte, la canne à la main et de plain-pied.

Et cependant un homme a suivi l'aéronaute ci et s'est blotti au fond de sa nacelle. Où ne se fourrerait-on pas pour fuir un créancier? Tel débiteur se cache sous terre; celui-ci a pris le: chemin des étoiles. Tout à coup, il sort de sa tanière et se montre aux yeux du Margat épouvanté. Ce ne serait rien encore, et à la rigueur le ballon porterait nos deux hommes; mais tous deux se reconnaissent; ce sont deux rivaux, deux voisins acharnés qui se disputaient sur terre les mêmes beaux yeux et la même dot. Se trouvant face à face, l'aéronaute et son rival se livrent à des attaques furieuses; d'abord ils se lancent des mitrailles de quolibets, et se bombardent avec des calembours. De la parole on en vient à l'action; nos gens se prennent au collet et se montrent le poing; mais ils comptaient sans leur hôte, c'est-à-dire sans leur ballon: le ballon chavire dans le désordre de la bataille. Gare là-dessous! les combattants vont choir. Heureusement le danger les rend sages; ils concluent un armistice, rétablissent l'équilibre et échappent au danger par un effort commun. Après quoi, ils s'embrassent, et l'un sacrifie son amour à l'amour de l'autre. Ce vaudeville est plus philosophe qu'il n'en a l'air. Mais quelle philosophie! une philosophie en style de tréteaux. M. Duvert en est le Socrate et M. Lauzanne le Platon.