Ce n'étoit qu'un cri dans tous les ordres de la République: pour la première fois le même voeu les unissoit. Aussi l'on ne tarda pas à supprimer en Corse toute la représentation nationale. En peu de temps le gouverneur réunit sur sa tête toute l'autorité.... Il put faire mettre à mort un citoyen sans autre procès, sans autre enquête, sans autre formalité que celle-ci: Je le prends sur ma conscience, et la grande noblesse fut satisfaite.
Tous les emplois civils et militaires furent donnés par le gouverneur ou par le sénat, et furent donnés à des nobles Génois. Pour ne laisser naître aucune espérance présomptueuse, il y eut une loi qui déclara les Corses incapables d'occuper aucun emploi.... et la petite noblesse fut contente. Le noble du grand conseil, excessivement pauvre, n'a pour nourrir une famille nombreuse que le droit qu'il tient de sa naissance, de gérer les emplois de la République Il faut que chacun profite à son tour de ce droit, parce qu'il faut que chacun vive; aussi ne peut-on être que deux ans en place, et est-on obligé, durant un certain temps, de n'occuper aucun autre emploi. Il faut donc, pendant ces deux années, amasser assez pour se maintenir pendant quatre ans et fournir aux différents voyages que l'on doit entreprendre.
Gênes, jadis très-puissante, avoit un grand nombre d'emplois à donner; mais au temps dont nous parlons, elle étoit réduite à la Corse seule, et la Corse étoit obligée de supporter presque tout cet horrible fardeau. Chaque deux ans l'on voyoit arriver des flottilles de ces gentillâtres avec leurs familles, affamés, nuds, sans éducation, sans délicatesse. Plus redoutables que des sauterelles, ils dévoroient les champs, vendoient la justice et emprisonnoient les plus riches pour obtenir une rançon. On rioit à Gènes de ces plaisanteries nobiliaires; le répertoire des gens aimables, des couleurs de bons mots, de ces personnes qui tiennent toujours le haut bout dans les sociétés, n'est rempli que d'aventures de ces gentilshommes, et toujours le Corse est le battu et le moqué... Combien avez-vous gagné? Nous avez-vous laissé quelque chose à prendre? demandoient ceux qui alloient partir à ceux qui étoient de retour. Un honnête sénateur fort religieux avoit coutume de dire une prière toutes les fois qu'il entendoit la cloche des morts annoncer le décès de quelque patricien; il demandoit toutefois avant si le défunt avoit été employé en Corse, et dans ce cas il se dispensoit de la prière, disant: A quoi cela serviroit-il? è a casa del Diavolo, il est en diable.
Les bénéfices ecclésiastiques furent donnés par les évêques; les évêques furent nommés à la sollicitation des cardinaux génois. Il est sans exemple qu'un Corse ait été évêque, et les prêtres génois furent contents.
Et le négociant! Comment son intérêt eût-il été oublié dans un État commerçant?... Des lois positives lui accordèrent le monopole de l'approvisionnement et du trafic. L'on détruisit les marais salants qui existoient, l'on en fit autant des poteries et de toutes les manufactures. Cela accrut le petit cabotage et rendit le pays plus sujet.
Les marchandises cessant d'avoir leur prix, le peuple cessa de travailler, les champs devinrent incultes, et un pays appelé à l'abondance, au commerce, un sol qui promet à ses habitants la santé, la richesse, ne lui offrit que la misère et l'insalubrité. Malheureusement, à force de piller, l'on épuisa notre pauvre pays, qui n'eut plus rien à offrir que des pierres. Il falloit cependant que cette illustre noblesse vécût; elle eut recours à deux moyens: d'abord chaque commandant de petites tours, chaque petit commissaire, eut une boutique à laquelle il fallut donner la préférence; enfin ils vendirent la permission de porter les armes.
Dépouillé des biens qui rendent la vie aimable et sûre, exclu de tous les grades, de toutes les places, prive de toute considération, réduit à la dernière misère, outragé par la classe la plus méprisable de l'univers, comment le Corse, si hardi, si fier, si intrépide, se laissa-t-il traîner dans la fange sans résister? Je m'empresse de vous développer ces tristes circonstances, afin qu'en plaignant ce peuple, vous ne cessiez pas de l'estimer.
Je vous ai, en deux pages, tracé l'histoire du gouvernement génois; mais ces deux pages renferment cent cinquante ans. On marcha pas à pas. Si tout d'un coup le sénat eût découvert son horrible projet, sans exciter des soulèvements, ma nation seroit si vile, qu'elle ne mériteroit pas d'être plainte.
Immédiatement après la mort de Sampiéro, ou provoqua de toutes les manières les émigrations, qui, dès ce moment furent très-considérables. On souffla partout l'esprit de la division, et la République accorda un refuge aux criminels, on favorisa leur fuite. Les émigrations s'accrurent. La peste affligea l'Italie; elle vint en Corse; la famine s'y joignit: la mortalité fut immense... Le gouvernement se montra insouciant, et si ces deux fléaux finirent, c'est que tout finit. C'est ici l'occasion de faire une observation bien remarquable: toutes les fois que les Corses ont perdu leur liberté, ils ont été, quelque temps après, affligés d'une grande mortalité. Après la conquête de 1770, ou vit encore la mortalité et la famine dépeupler le pays. Alors la République ne garda plus de mesure; elle jeta le masque, renversa le gouvernement national et établit les choses telles que nous les avons décrites.
Quelle position douloureuse! Le Corse sentoit la peste lui dévorer les chairs, la faim lui ronger les entrailles, et l'esclavage navroit son coeur, effrayoit son imagination et anéantissoit les ressorts de son âme!!!