--Rachel! Léonor! O Dieu!... Laissez-moi revoir ces traits... »
Elle arrêta le bras qui touchait son voile:
« Vous ne les reverriez pas: ils sont détruits. Ma beauté d'autrefois n'existe plus que dans votre mémoire; ne la chassons pas de ce dernier asile. Vous avez reconnu ma voix, vous ne reconnaîtriez pas mon visage: la lèpre l'a envahi! Don Christoval, je suis une lépreuse! Reculez-vous un peu, de crainte de respirer l'air que je respire; car mon souffle empoisonne et donne la mort!
--Infortunée! Quoi, l'arrêt d'en haut qui pesait sur votre famille ne vous a pas épargnée!.... Mais par quel miracle vous retrouvé-je ici, chrétienne, religieuse? Comment sortites-vous du souterrain où je vous frappai de mon poignard? Que sont devenus votre père, votre oncle, votre soeur?
--Ils ont satisfait à la justice des hommes; j'espère que Dieu aura accepté leur supplice en expiation de leurs crimes. Les alguazils envoyés sur la dénonciation du meunier pour fouiller notre demeure, m'avaient également saisie; mais le tribunal me déclara innocente et me relâcha. Qu'eussé-je fait en Espagne? Je vins en Italie; j'abjurai entre les mains de l'archevêque d'Urbino, et c'est lui qui me fit entrer dans ce couvent, où j'ai vécu de l'espoir d'être un jour réunie à vous dans la vie future; car je vous aimais, don Christoval; et pourquoi le cacher, puisque cet amour n'a rien que de pur? je vous aime encore; je meurs en vous aimant!
--Funeste amour! il a causé tous vos malheurs.
--Que dites-vous, don Christoval? c'est lui qui m'a portée jadis à vous délivrer; il a sauvé ma vie, la vôtre et celle de votre Léonor; c'est par lui que je suis devenue chrétienne, et vous l'appelez funeste amour! Heureux amour, au contraire! Vous le voyez bien, c'est encore lui qui fait luire une consolation sur le bord de ma fosse. Mais c'est assez, c'est trop vous parler de moi, parlons de vous; racontez-moi votre histoire et cette de cette charmante Léonor, dont j'ai pris le nom, ne pouvant lui prendre le bonheur qu'elle avait de vous plaire et d'unir son sort au votre.
Don Christoval fit ce pénible récit, durant lequel il crut entendre souvent la pauvre Rachel sangloter sous son voile.
Lorsqu'il eut terminé: «Vous avez été, lui dit-elle, tendrement chéri de deux femmes, et le ciel vous a permis d'entrevoir le bonheur avec celle des deux que vous aimiez. Ne vous plaignez pas; soyez sûr qu'il est des destinées plus cruelles que la vôtre. Quant à moi, j'ai le coeur plein de reconnaissance pour le moment de joie que Dieu me permet de goûter avant de quitter la terre; je n'espérais pas tant.
--Écoutez, Léonor, car je veux désormais ne vous donner que ce nom: ce moment peut se prolonger au-delà de cet entretien. Après tant de malheurs, le ciel veut peut-être nous accorder la douceur de les pleurer ensemble. Votre maladie n'est point incurable, ou, si elle l'est, on saura reculer la catastrophe qui doit la terminer. Ni vos liens ni les miens ne sont indissolubles: je vais me jeter aux genoux du Saint-Père et lui demander notre liberté. Je dois avoir encore en Espagne des amis puissants; je les ferai intervenir. Vous viendrez avec moi; je serai votre frère et vous serez ma soeur; je vous soignerai, je vous guérirai peut-être.... »