En cet endroit, don Christoval fut interrompu par le tintement d'une clochette. Il se retourna et vit marcher dans le croître un prêtre en surplis portant une espèce de petite cassette en vermeil. Il était précédé de deux enfants de choeur dont l'un sonnait cette clochette à intervalles égaux: l'autre portait une lanterne allumée au bout d'un long bâton.

«Adieu, dit la soeur Sainte-Léonore, je vais recevoir l'extrême-onction; adieu, Christoval; mais nous nous reverrons.... Voulez-vous me serrer la main? il n'y a pas de danger. »

Don Christoval saisit en pleurant cette main, et s'efforçait de l'approcher de ses lèvres; mais la malade la retira brusquement avec un mouvement d'effroi. «Merci, dit-elle, merci, mon ami, je suis déjà heureuse, et bientôt je le serai encore plus.»

La soeur converse s'était rapprochée avec deux hommes dont l'un était le jardinier qui avait emmené don Christoval. Ils enlevèrent avec précaution le fauteuil de la malade, et rejoignirent le petit cortège arrêté sous le cloître pour les attendre. Rachel, sur les épaules de ses porteurs, se retourna à demi: «Priez pour moi,» dit-elle à don Christoval, tombé à genoux sur la place que venait de quitter la mourante. Il demeura quelques secondes abîmé dans sa douleur, et lorsqu'il revint à lui et put regarder, tout avait disparu.

Fra Cristoforo se releva, et, son capuchon rabattu sur les yeux, il traversa de nouveau le couvent de Sainte-Claire et reprit tout seul le chemin des camaldules.
F. G.

Sur le progrès de l'idée morale

DANS L'HISTOIRE DE L'HUMANITÉ.

De tout temps la civilisation a eu ses détracteurs, qui l'ont accusée d'être la mère de tous les fléaux et de tous les vices, et qui, au nom d'une morale austère, méprisant ses pompes, ses magnificences intellectuelles, et ce qu'on nomme communément ses bienfaits, n'ont voulu voir en elle que l'infâme corruptrice de tous les bons sentiments humains. Évoquant sans grande magie le fantôme d'un idéal de l'humanité primitive, ils se sont plu à l'orner de toutes les vertus, de toutes les grâces, de toutes les richesses naturelles, et ils lui ont procuré un triomphe facile sur l'homme réel et civilisé. D'un autre côté, les partisans de la civilisation ont traité de paradoxes et de rêveries tous les arguments des moralistes rétrospectifs; ils ont vivement raillé cet amour exclusif du sauvage, et n'ont pas eu de peine à prouver que l'homme primitif n'était pas aussi amiable qu'on voulait bien le dire, et qu'outre le léger défaut qu'il a généralement de manger les gens, on pouvait encore remarquer en lui, sous une plus rude écorce, tous les vices d'orgueil, de luxure, de perfidie, dont on attribuait gratuitement la paternité à la civilisation.

Mais, dans ces termes, le débat est-il véritablement vidé? la civilisation est-elle suffisamment défendue lorsqu'on a montré qu'elle n'est point une cause de démoralisation, et ne reste-t-il pas, pour qu'elle gagne véritablement le procès, à faire voir que son influence, au contraire, est toute morale, et qu'il ne dépend pas d'elle que l'homme atteigne le mieux et le parfait? Il ne s'agit pas, en effet, pour que la question soit entendue, de chercher lequel a le plus de vices de l'homme primitif et de l'homme civilisé. Il est certain que les vices résultant, dans leur principe, des appétits, de l'organisation de l'homme, et, dans leur application, du libre exercice de la volonté humaine, le plus ou le moins dans le degré de civilisation ne peut modifier radicalement ni leur développement ni leur essence. Que si la civilisation, par les progrès du luxe et de l'industrie, ouvre quelques voies plus agréables et plus faciles à quelques vices humains, elle a aussi, par le progrès des lumières, des lois qui répriment beaucoup de vices impunis dans l'état sauvage, que si, par quelques-uns de ses effets, elle favorise certains penchants de la mauvaise nature, elle introduit dans l'intelligence mille notions excellentes sur la justice, le bien et le mal, et tout à fait propres à assurer un bon usage du libre arbitre. En se maintenant sur ce terrain, on demeurerait donc éternellement dans les étroites limites d'une discussion négative, dont l'unique résultat serait d'établir une sorte de balance, de livre de doit et avoir entre la civilisation et l'état sauvage, en laissant à chacun le soin de choisir, selon son goût, entre le pagne et la redingote, entre le wig-wam et la maison, le casse-tête et le pistolet, la chair du guerrier de la tribu ennemie et la dinde truffée. Il faut donc, avant tout, éliminer de la discussion tout ce qui tient à la nature humaine, tout ce qui en est la conséquence nécessaire; et sans cesser de demander à la civilisation, pour la reconnaître une chose grande, utile, admirable, d'exercer une salutaire influence, n'attendons pas, n'exigeons pas d'elle qu'elle change le coeur de l'homme. Ne la regardons ni comme une fée Urgande, dont la bienfaisante baguette ne sème que perles, que rubis et que fleurs; ni comme une fée Dentue, dont l'effroyable grimoire n'enfante que montagnes inaccessibles, ravins et reptiles hideux; voyons-la travailler sur cet inaltérable fonds de l'être humain, dont elle n'est qu'une des puissances; mais n'espérons pas que l'effet puisse dénaturer sa cause, que la civilisation, produit du génie de l'homme, le change essentiellement.

Or, si on considère la civilisation en elle-même, et sans lui attribuer des résultats qui ne sont pas les siens, ce qui frappe surtout, ce qui frappe et ce qui console, c'est le progrès constant de l'idée morale dans l'humanité. Si corrompus que les temps paraissent à l'observateur dans le détail des faits publics et des actes privés, que la société se débatte dans la fange des moeurs les plus inouïes, non-seulement la loi morale n'est pas éteinte, mais, en quelque sorte et quelque hardi que cela puisse paraître, elle triomphe dans la sphère surhumaine ou elle habite, et elle est proclamée avec plus de netteté que jamais. La preuve en est facile à administrer: Qu'on mette en regard la loi des Douze-Tables, cette loi de l'âge d'or des moeurs romaines, et la législation de l'empire, cet âge d'avilissement, de décomposition, d'agonie: c'est à peine si, dans la première, le sentiment de l'humanité se fait jour. La loi du talion, cet absurde semblant de justice; le droit de vie et de mort attribué aux pères, cette iniquité héroïque; le droit de vendre ses enfants, cette infamie légale; toutes ou presque toutes les dispositions dénotent l'enfance de l'esprit, la barbarie du coeur, et cependant il y avait quelque chose d'incontestablement pur dans les moeurs de la nation. Au contraire, dans la législation impériale qui présidait à tant d'excès sans nom, équité, humanité, profonde connaissance de la nature humaine, habile répartition des peines selon les délits, répression juste et morale de toutes les fautes que peut atteindre l'action publique.