Un autre exemple plus proche de nous montre, d'une manière bien sensible, que la loi morale progresse toujours avec la civilisation, lors même que le spectacle des moeurs ferait croire à la stagnation, ou même, au dire des pessimistes, à la décadence. Certes, pour l'observateur impartial, il n'y a pas une différence fortement caractérisée entre les moeurs du siècle de Louis XIV et les moeurs du nôtre. Toute compensation faite, quelques vices d'alors remplacés par d'autres vires, quelques vertus du grand siècle oubliées, mais aussi quelques autres acquises qu'il ne pratiquait pas, il ne paraît pas que sur ce chapitre il y ait lieu à se lamenter ni à se réjouir. D'un autre côté, il est constant que depuis cette époque la civilisation a marché. Si elle s'est arrêtée en quelques-unes de ses branches, le grand mouvement de 89 a donné à la sève de l'arbre une agitation salutaire, qui lui a l'ait produire une foule de rameaux inconnus. En outre, le luxe et ses raffinements ont fait des pas considérables, et par conséquent favorisé l'amollissement des habitudes. Toutefois, la loi morale que reconnaît notre siècle est de beaucoup supérieure à celle qui régissait le siècle du grand roi. On peut le montrer par une infinité d'exemples. Je me bornerai à en citer un seul, mais qui me paraît décisif. A l'appui de la même thèse, on a souvent invoqué la légèreté avec laquelle madame de Sévigné a parlé de ces paysans bretons «qui, dit-elle, ne se lassent pas de se faire pendre, légèreté qu'on déclarait être incompatible avec nos moeurs actuelles. Mais l'exemple me semble mal choisi; car, outre que nous avons vu de nos jours, sinon pendre, du moins fusiller beaucoup plus de révoltés qu'on n'en avait vu du temps de Louis XIV, il ne semble point prouvé que quelque belle aristocrate n'ait, à la façon de madame de Sévigné, traité comme un accident très-indifférent les mésaventures des révoltés vaincus. On trouve dans les mémoires de Dangeau quelque chose de bien plus frappant, de bien plus incompréhensible dans nos moeurs, et, partant, de bien plus irrécusable en faveur de ce qu'on veut démontrer. Voici ce qu'on lit dans le journal de cet écho de la cour de Versailles:
«Aujourd'hui, le roi a donné un homme qui s'est tué à madame la dauphine; elle espère en tirer beaucoup d'argent.»
Voilà une phrase dont tous les mots sont français! dont aucune expression n'a vieilli, dont la construction est parfaitement claire et irréprochable; cependant il nous est impossible, à nous, hommes de notre temps, de comprendre cette phrase, si nous ne nous dépouillons en quelque sorte du caractère contemporain pour nous faire un moment les sujets du grand roi. Il paraît que cette phrase se rapporte à la mort d'un graveur, qui, après avoir passé de longues années à la Bastille pour avoir gravé quelques caricatures contre madame de Montespan, se laissa aller au désespoir et se suicida. Une coutume alors en vigueur attribuait au roi la fortune des suicidés. Par l'homme qui s'est tué et que le roi donne à madame la dauphine, Dangeau entend donc les biens de l'infortuné graveur; et après cette atroce métonymie, il ajoute avec le plus imperturbable sang-froid: «Elle espère en tirer beaucoup d'argent.»
Ainsi, voilà un monarque illustre sur lequel l'histoire porte sans doute des jugements fort divers, mais à qui elle reconnaît de grandes et nobles parties de caractère. Voilà une princesse, la dauphine, dont la bonté, la piété, les moeurs sont vantées, et l'un, sans sourciller, gratifie sa fille d'un cadavre, et l'autre s'en félicite parce que le cadavre lui rapporte;, beaucoup d'argent. Il se rencontre à leur cour un honnête homme, borné si l'on veut, mais dont le caractère paisible et la probité n'ont jamais été contestés, qui écrit cette nouvelle comme il écrirait un reversis du roi. Évidemment, dans le siècle où se passent de telles choses, où la loi les consacre, où les moeurs les supportent comme une mesure indifférente, le sentiment de l'humanité est étouffé sous des principes de convention, et il ne vit que sous l'empire d'une équité factice. La civilisation, cet ardent apôtre des idées d'humanité et de justice, n'est encore, dans un pareil temps, qu'à la moitié de sa course. Et, en effet, nous, les petits-fils du dix-septième siècle, nous jouissons de toutes les conquêtes que la civilisation a faites dans le champ de la liberté, de l'égalité, ces imprescriptibles droits de la nature humaine. On peut voir encore dans notre âge des gens hériter de ceux qu'ils assassinent; on y peut constater toutes les vilenies de la cupidité ou de l'abus de la force, mais elles sont obligées à des voiles, à des ménagements, à des transactions, qui les déguisent et les affaiblissent; mais le sentiment moral est bien plus puissant, bien plus répandu, et je ne doute pas qu'au dernier degré de l'échelle un bandit ne pût écrire sans un tremblement intérieur la phrase que le marquis de Dangeau écrivait en toute sûreté de conscience; en la lisant, il n'y aurait pas une seule fibre des coeurs contemporains qui ne s'émût d'indignation et d'horreur.
Ainsi marche la lumière morale, comme une colonne de feu de plus en plus riche en lumière, à la tête de l'humanité, éclairant de plus en plus les peuples, les améliorant dans les limites de In nature humaine, et formant comme l'esprit visible de l'humanité elle-même dans le sein mobile des générations qui se succèdent, héritage qu'elles se transmettent comme un patrimoine légué par les ancêtres, et que les fils pieux doivent agrandir et féconder pour le confier, à leur tour, au pieux labeur de leurs descendants.
Beaux-Arts.--Salon de 1843
PREMIER ARTICLE..
Voyez pages 41, 56, 68, 88 et 120