Quelques mots sur les paysagistes.--Nous passerons à dessein sous silence la nouvelle églogue de M. Corot, nous réservant de parler de ce peintre, à propos de l'exposition du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'il a bien voulu honorer d'un de ses paysages.

M. Ed. Bertin peint toujours une nature grave, pensive, stoïque jusqu'à l'affectation; il semble qu'il y ait une ostentation de sévérité, une âpreté calculée, dans ces arbres ébranchés par la tête et monstrueux par la base, dans ces rochers gris et volcaniques dégarnis de plantes et de mousses, et faisant saillie à tous les coins du paysage, comme la charpente osseuse sur un corps amaigri. La prétention se voit sous la simplicité: c'est le manteau troué de Diogène.

Les tableaux de M. Bertin ressemblent à ces livres qu'on ne peut lire et goûter que dans certaines dispositions de tristesse morale et de mélancolie contemplative: c'est une campagne ascétique, et au lieu du pâtre qui l'habite solitairement, nous y placerions plutôt saint Paul ou saint Augustin. Il y a, par exemple, tel chapitre des Confessions qui se passerait volontiers dans ces paysages désolés du M. Bertin. M. Gaspard Lacroix.--Ce n'est plus la nature austère, pensive et dépouillée de M. Ed. Bertin, ni l'aspect indécis, voilé, transparent des paysages de Diaz ou de Nanteuil; c'est une nature réelle, précise, vue avec de très-bons yeux, et prise sur le fait, à ciel découvert. Les paysages de G. Lacroix ont un aspect printanier; ils offrent une végétation luxuriante et touffue: toutes les plantes en sont réellement animées, sans qu'on y voie aucun des mille animaux qui peuplent les tableaux de Breughel; mais à coup sûr on sent que d'invisibles insectes fourmillent sous ces gazons vigoureux:

La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.

Peut-être pourrait-on reprocher à M. Lacroix un excès de curiosité d'artiste. Il semble qu'il soit épris du soleil et de la verdure, moins pour la tiédeur des rayons ou la fraîcheur de l'ombre, que pour les jolis effets de lumière, pour les contrastes heureux de jour et d'obscurité. Le charme des détails fait oublier au peintre non-seulement l'impression, mais encore l'harmonie de l'ensemble.

M. H. Blanchard met dans toutes ses toiles un excès de propreté qui nuit à la vérité et même à la vraisemblance; jamais ses terrains n'ont un grain de poussière, ses rochers semblent toujours lavés, ses feuillages toujours frais et luisants comme après une pluie de printemps. Ce défaut est surtout sensible dans le petit paysage que M. Blanchard a exposé cette année: les gazons y paraissent tondus et peignés, les feuilles époussetées et soigneusement arrosées, les chèvres et les moutons feignent de brouter cette herbe, mais en réalité ils ne font que la lécher.

M. Blanchard rachète d'ailleurs ce défaut, qui contrarie tant l'impression poétique, par des qualités éminentes d'exécution, par l'harmonie de sa couleur, le choix heureux de ses sujets et l'excellente distribution de la lumière.--Il lui faudrait seulement un peu plus de fantaisie.

M. Alp. Teytaud mérite peut-être, après.M. Hostein, la première place parmi les paysagistes de cette année, moins encore parce qu'il a déjà produit que par les promesses que semble faire son beau talent. M. Teytaud est un paysagiste très-idéaliste; il paraît avoir fait une étude profonde du Poussin et s'inspire sans cesse du sentiment triste et sévère de ce maître. Ses paysages sont entièrement composés: le peintre réunit sur une seule toile des arbres, des plantes, des eaux qu'il a observées, étudiées dans le nord, dans le midi, dans les montagnes et dans les plaines. Par suite de ce système, il arrive que l'artiste tente quelquefois un mélange, une synthèse impossible.--Ce qui domine surtout dans les toiles de M. Teytaud, c'est le sentiment du repos: ses eaux semblent glacées, il n'y a pas un souffle d'air dans ses feuillages. «Un paysage sans vent, disait Jean Paul, c'est une tapisserie verte clouée sur une muraille.» Malgré toutes ces critiques, nous saluons volontiers l'avènement de M. Teytaud, et nous espérons qu'il passera les espérances que ses amis et ses admirateurs ont d'abord conçues vis-à-vis de ses premières toiles.

Nous devons signaler aussi avec éloges une vallée un peu pâle et un peu chimérique de.M. Lessieur, et un petit paysage de M. Gabriel Bourret, sous ce titre: Vue des mares en Normandie. Les deux toiles se recommandent par des mérites divers, et annoncent deux artistes distingués, dont le talent se révélera mieux encore aux prochaines Expositions. N'oublions pas enfin un charmant tableau de M. Dounault, les Paysagistes en voyage, déjà illustré par la France littéraire, et donnons une mention honorable aux paysages si fins et si francs à la fois de Léon Fleury.

La fin de Don Juan.