M. Rodolphe Lehmann.--Vendangeuse italienne.--M. Lehmann ne s'est peut-être pas assez défendu des réminiscences, et sa vendangeuse rappelle un peu sa moissonneuse Chiarruccia. Cette simple étude cependant vaut elle seule un grand tableau; elle révèle un pinceau des plus vigoureux et des plus riches; la force surtout domine dans la tête et le corsage, et la beauté lui semble subordonnée; c'est une chaude création, que l'on dirait avoir été conçue et accomplie sous le soleil brûlant de Naples ou de Rome. M. Rodolphe Lehmann a sans doute, comme Léopold Robert, long-temps et mûrement étudié les maîtres italiens, et nous ne doutons pas que sa puissante couleur et son riche dessin ne lui assurent une place distinguée parmi nos peintres, qui pèchent si souvent par la pâleur, la mollesse et la pauvreté des formes.
M. Poirot, dont le nom se rattache aux plus beaux travaux de l'expédition de Morée, est au premier rang parmi les peintres qui ont eu le courage de ne point abandonner le genre architectural. M. le capitaine Baccuet, qui vient après lui, à distance respectueuse, nous a donné l'Arc de Djimilah comme souvenir de l'expédition scientifique et artistique d'Algérie M. Cassel se maintient au rang qu'il avait conquis par son Christ au Jardin des Oliviers. M. Menn est un peintre de l'école de Rubens, que Rubens ne désavouerait pas parmi ses meilleurs élèves. Le Cimetière arabe, de M. Léon Vinit, était dignement placé dans le salon carré, Le départ de Guillaume le Conquérant, de M. Lebon, et le Jean Bart, de M. Vester, sont deux toiles remarquables. Les charmants intérieurs de M. Couder méritent aussi une mention particulière. Enfin, M. Penguilly-l'Haridon continue hardiment Callot dans son spirituel dessin des Fourberies de Scapin: c'est à lui qu'on peut appliquer le fameux vers:
Ille Calotanae referens deliria dextrae....
Nous avons déjà mentionné avec grands éloges les portraits de MM. Hippolyte Flandrin, Belloc et Couture; il nous reste à parler encore de quelques portraitistes distingués.
M. Guignet a soutenu dignement la juste réputation que lui avaient faite ses précédents portraits, et surtout celui du sculpteur Pradier. M. Guignet ne se contente pas de donner à ses portraits une ressemblance saisissante, incontestable lors même qu'on ne connaît pas le modèle, mais il sait aussi heureusement disposer ses figures; il drape élégamment le corps, et sauve autant que possible la vulgarité de nos vêtements modernes. Chacun des portraits de M. Guignet est à lui seul une habile et heureuse composition: le musicien a une lyre à ses pieds, l'historien s'appuie sur un in-folio, et ces attributs allégoriques sont si habilement dessinés, si ingénieusement peints, qu'ils semblent relever encore et ennoblir la figure que le peintre a représentée. M. Guignet possède en outre le secret d'accuser vigoureusement les lumières par l'intensité de ses ombres, et de faire ainsi vivement ressortir ses portraits; enfin l'architecture, qui forme d'habitude le fond de ses tableaux, contribue à donner aux modèles une sorte de grandeur et de dignité romaine; disons d'ailleurs que ces modèles se prêtent d'ordinaire à ce genre de portrait héroïque. M. Guignet a sur les autres portraitistes un grand avantage: il peint le plus souvent des figures bien connues, aimées du publie, des artistes célèbres, des écrivains distingués; ainsi, cette année, chacun s'arrêtait avec plaisir devant le portrait de M. Théodose Burette, et le peintre semblait, en vérité, fort redevable à l'historien.
M. Guignet jeune s'est montré digne de son frère, et sa Retraite des dix mille, surtout en l'absence de Decamps, méritait d'être comptée parmi les belles pages d'histoire du salon.
M. Bonne-Grâce a peint un des plus spirituels professeurs de la Sorbonne, M. Gérusez. C'est encore là pour le peintre une de ces bonnes fortunes dont nous parlions tout à l'heure à propos de M. Guignet. La ressemblance n'est pas d'ailleurs le seul mérite de ce double portrait (M. Gérusez y est peint avec son jeune fils); le dessin et la couleur méritent des éloges.
Madame Pensotti se recommande aussi par un excellent portrait, celui de madame Faustin Hélie, femme du criminaliste.
M. Rudder a modestement intitulé Tête d'étude un des portraits les plus simples et les plus nobles de l'exposition. M. Brian, le sculpteur, doit aussi marquer honorablement parmi les portraitistes: ses deux excellents bustes, surtout celui de M. E. Pelletan, valent mieux que bien des statues colossales. Les portraits de M. Coelès valent mieux, à notre avis, que son tableau historique.
Enfin, nous croyons devoir une mention toute spéciale à M. Grevedon. M Grevedon, comme chacun sait, est un de nos lithographes les plus distingués; ses innombrables portraits, populaires entre tous, révèlent un talent remarquable qui lui eût, sans aucun doute, assuré une place honorable dans la peinture, s'il n'avait préféré être le premier dans le portrait lithographie. Cette année-ci, cependant, M. Grevedon a envoyé au Salon deux portraits peints, entre autres celui d'une jeune et charmante Espagnole. Il est fort surprenant que les journaux n'aient pas daigné dire un mot d'éloge ou de blâme sur ces deux portraits, que le nom seul de l'auteur recommandait à l'attention, je dirai même à la bienveillance de la critique. Pour notre part, nous félicitons sincèrement M. Grevedon de cette double tentative, qui nous semble couronnée d'un très-beau succès.