Minuit est l'heure ordinaire de son apparition fixe; car, à moins que des raisons majeures n'appellent des ambassadeurs étrangers chez lui pendant la journée, il les reçoit, et il traite toujours les affaires d'État dans le courant de la soirée. Ces audiences sont, du reste, basées complètement sur le système de la secte des péripatéticien... car tant qu'elles durent, M. de Metternich ne cesse pas de se promener dans un salon contigu au salon de réception, dont les portes restent fermées, et ne s'ouvrent que pour laisser entrer et sortir les ministres ou ambassadeurs étrangers.

De temps à autre, vous le voyez entr'ouvrir cette porte, que l'on peut appeler avec raison la porte ministérielle, saluer le diplomate qu'il congédie, et, après avoir parcouru de son oeil fixe et impassible le cercle ordinairement rangé autour de sa femme, faire signe à celui dont il requiert la présence, et disparaître de nouveau avec le nouvel élu. Cela dure ainsi jusqu'à onze heures et demie, et a lieu tous les soirs, à l'exception du dimanche, jour de ses grandes réceptions, où la foule encombre sept ou huit vastes salons, et où le prince parle à tout le monde, sans rien dire à personne.

Pendant la semaine, au contraire, quand l'heure des audiences est passée et qu'il ne veut plus s'occuper d'affaires il vient s'asseoir à la table de thé, rit et plaisante avec ceux qui s'y trouvent, puis se met à causer et à raconter des anecdotes des premières années de sa carrière politique, et principalement de celles qu'il a passées comme ambassadeur à la cour de Napoléon. Naturellement, au bout de quelques instants, il tient seul le dé de la conversation, et souvent entraîné peu à peu par ses souvenirs, il passait une heure ou deux au milieu de nous, nous procurant ainsi à tous le plaisir d'une soirée aussi agréable qu'intéressante et dont il faisait tous les frais.

M. de Metternich est le seul ministre de l'Europe qui, par le grand état de sa maison, l'éclat avec lequel il représente son souverain, la noblesse de ses manières, l'étendue de sa puissance et le respect qu'il inspire, nous rappelle aujourd'hui la grandeur passée de Richelieu et de Mazarin, la profonde habileté de Ximenès et l'éclat de Buckingham.

Visite-t-il, dans le courant de l'été, ses domaines, on le voit suivi, dans ses voyages, par toute la chancellerie d'État; sort-il même de l'empire pour aller à Johannesberg, il amène toujours avec lui une douzaine des principaux conseillers auliques, deux fois autant de secrétaires; et pendant ces excursions, les courriers d'État ne font que sillonner nuit et jour la distance qui sépare Vienne de la résidence momentanée du ministre suprême.

Une des ailes de son château de Koenigswarth, près de Carlsbad, où il se rend tous les ans, a été reconstruite de manière à loger toute la chancellerie impériale; aussi, si on y entre pendant le séjour du prince, on peut se croire transporté à Vienne, dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères.

Je rencontrai un jour, entre Pilsen et Plass, terre du prince dix-huit voilures impériales, attelées chacune de quatre chevaux de poste, et je m'imaginai d'abord que j'allais voir passer l'empereur ou l'impératrice qui se rendait à Prague ou à Toeplitz. Grand fut mon étonnement quand j'appris la vérité: c'était la chancellerie d'État; elle allait s'établir à Koenigswarth, et précédait de vingt-quatre heures Son Altesse, qui se rendait pour un mois ou six semaines à sa maison de campagne. Arrivé à la première poste, je dus attendre cinq heures avant de pouvoir continuer ma route; tous les chevaux disponibles avaient été mis en réquisition pour le transport de messieurs les conseillers auliques, secrétaires, chefs de division, de bureau, etc., etc. Les ministres français et anglais n'étalent jamais un pareil luxe, et cependant le budget de l'Autriche est plus faible de deux tiers que celui de tous les gouvernements à bon marché.

Mais ce n'est point de l'homme d'État que je veux parler c'est de l'homme privé. Sous ce rapport, le prince de Metternich est aussi remarquable qu'il peut l'être comme diplomate. Personne, en effet, ne saurait être plus aimable, n'a de plus belles manières que lui; personne n'est plus gracieux et plus simple dans son intimité; personne, enfin, ne saurait engager et soutenir une conversation avec plus d'esprit.

M. de Metternich s'exprime toujours en français; car cette langue semble seule être admise dans son hôtel, et le prince la parle avec autant de pureté que le plus rigide des grammairiens. J'ai fréquenté son salon pendant bien des années, et jamais je n'ai entendu un mot d'allemand prononcé ni par lui ni par sa femme.

En relisant dernièrement le journal de mon séjour en Allemagne, j'y ai trouvé l'anecdote suivante. Je n'ai rien voulu changer aux paroles du prince, que j'ai transcrites mot pour mot, cinq minutes après l'avoir quitté, selon mon habitude, Je puis donc garantir leur authenticité.