Le 17 février 1838, il y avait chez le prince une grande réception en l'honneur de Hussein-Khan, ambassadeur extraordinaire de Perse auprès de la cour de Saint-James. Après un séjour à Vienne de peu de durée, pendant lequel on avait cherché à profiter de sa présence pour jeter les fondements d'une espèce de ligne soi-disant commerciale, qui devait renverser l'influence russe au profit de l'Autriche et de l'Angleterre, irritées de l'affaire d'Hérat, le khan se résolut à poursuivre son voyage, dans l'espoir de rencontrer en route les passe-ports anglais que lord Melbourne lui avait refusés jusqu'alors. Cet ambassadeur était un très-bel homme, et sa beauté mâle était encore relevée par la richesse de ses cachemires et l'éclat des pierreries dont son costume oriental était chamarré. Ces trois avantages, la beauté, les cachemires et les pierreries, mais particulièrement les deux derniers, ne contribuèrent pas peu à lui procurer une vogue inouïe, et il n'eut guère que l'embarras du choix dans la distribution de ses faveurs aux ravissantes beautés de la haute société viennoise.
Certes, le baron Huzar, dolmetch, ou interprète de la cour impériale depuis la disgrâce du savant Hammer, a dû se trouver dans la nécessité de transmettre à l'illustre khan plus d'une déclaration qui n'avait pas besoin d'être embellie par des métaphores orientales pour éblouir et séduire l'envoyé extraordinaire du shah Mahmoud. C'est ainsi qu'entre mille autres exemples de la manière directe dont on s'adressait au coeur du Persan, dont l'enveloppe seule était de pierre, et qui se laissait aisément enivrer par les regards séduisants des houris de Vienne, je me rappelle, à un dîner que M. de Tatischeff, ambassadeur russe, donna à l'ambassadeur persan, avoir vu passer très-chevaleresquement deux magnifiques émeraudes de la veste de Hussein dans la main mignonne d'une jolie princesse. Celle-ci fixait déjà depuis longtemps, sur ces deux belles pierres, un regard dans lequel se concentrait toute la puissance d'attraction magnétique dont elle était capable, quand enfin elle déclara à Huzar qu'elle s'extasiait d'autant plus devant l'éclat de ces merveilles de l'Orient, qu'elle en avait jusqu'alors inutilement cherché deux pareilles pour compléter une parure que son tout-puissant mari lui avait donnée. Aussitôt que l'interprète eut traduit cette remarque désintéressée, le galant Persan tira son poignard enrichi de rubis, coupa les deux émeraudes, et les offrit à sa jolie voisine. Cette scène curieuse eut lieu en plein dîner, devant une vingtaine de personnes.
J'ajouterai même qu'avant le départ de Hussein plus de quatre cents turquoises, toutes fort belles, avaient passé des mains du khan dans celles de la même princesse.
Or, cette soirée était la dernière à laquelle le khan devait assister; aussi une foule immense se pressait-elle dans les salons de l'archichancelier, et un grand nombre de personnages de distinction se firent-ils présenter à l'ambassadeur persan, dans l'espoir peut-être de profiter des derniers jours qu'il devait encore passer à Vienne. Le lion de la soirée s'étant enfin retiré vers minuit, la foule commença à se dissiper, et une demi-heure après il ne restait plus que cinq ou six personnes. Nous nous rendîmes autour de la table de thé, où l'on servit le petit souper habituel, et le prince vint prendre sa place parmi nous. Il n'y avait alors dans le salon que l'archichancelier et sa femme; la jeune princesse Herminie Metternich, âgée de dix-neuf ans; la marquise de Villa-Franca; le vieux marquis d'Alcoida, premier ministre de Ferdinand VII; le baron de Neumann, conseiller aulique, et moi.
La conversation roula d'abord sur les événements de la soirée et sur le khan, qui en avait été le principal ornement. Tout à coup le prince, qui s'était contenté de déguster sa tasse de crème sucrée mêlée avec de l'eau chaude, son souper de chaque soir, prit enfin la parole: «En effet, dit-il, le Persan devait être harassé, car il y avait foule autour de lui; c'est lui qu'on est venu voir. Quant à moi, le plus grand nombre de mes hôtes n'a pas songé un instant à s'inquiéter si j'étais absent ou présent; j'ai été complètement éclipsé par le Persan, et comme je me trouve maintenant en petit comité (ajouta-t-il en souriant), certain que personne de vous ne trahira ma déconfiture, j'avouerai franchement ici qu'il m'a relégué ce soir parmi les inconnus dont personne ne s'occupe.
« Du reste, son succès doit l'avoir mis sur les dents, car tout concourut à le fatiguer: d'abord la chaleur occasionnée par la foule qui encombrait les salons, puis la grande quantité de personnes qui lui ont été présentées, et auxquelles il a fallu dire, ou desquelles il a fallu entendre quelque chose; puis, par-dessus tout, les immenses succès qu'il a eus; car il a eu les succès les plus enragés qu'un homme puisse avoir.»
Ici le prince se permit d'articuler quelques noms propres, et les accompagna de révélations que nous nous garderons bien de répéter.
Après ces détails intimes, M. de Metternich, enfoncé dans son fauteuil et balançant légèrement sa jambe droite sur son genou gauche, sa position habituelle quand il raconte: «Néanmoins, continua-t-il, il n'a jamais voulu s'en aller, quoique je l'y aie souvent engagé, par amitié pour lui; mais c'est ce médecin anglais qui l'accompagne, et qui a une grande influence sur lui, qui l'en a empêché. Il paraît que cet homme, qu'en dit très-habile, se plaisait dans cette foule. Je ne lui envie pas ce goût, qui n'est certes pas le mien. Quant à ce pauvre Huzar, il est venu me dire qu'il était tellement fatigué de traduire de l'allemand et du français en persan, et du persan en allemand et en français, qu'il ne se sentait plus capable de prononcer un mot, et pouvait à peine encore me souhaiter une bonne nuit. Allez, mon cher, lui dis-je, allez vous coucher; vous avez mérité le sommeil qui va bientôt vous transporter en rêve parmi les houris de l'Orient.
« Je vous avouerai, du reste, que les Orientaux ont toujours éprouvé une grande attraction pour moi; j'en ai connu plusieurs, ils m'ont tous aimé, et je vais vous en citer un trait: Quand j'étais ambassadeur à Paris, j'avais un collègue persan, dont le caractère était le plus intraitable du monde, et personne n'avait de pouvoir sur lui que moi. Or, un matin, on m'annonça la visite de son médecin, qui entra, tout effaré, dans mon cabinet... Je vous en supplie, me dit-il, courez chez l'ambassadeur persan, il va commettre quelque folie, et il n'y a plus que vous qui puissiez lui faire entendre raison. Mais, de grâce, courez vile.
--De quoi s'agit-il donc? lui demandai-je.