--Écoutez, me dit le médecin: Je me rends ce matin chez lui comme d'ordinaire, lorsque je vois, en entrant, une longue file de grands gaillards l'épée nue à la main. Étonné, je demande à l'ambassadeur ce que signifient ces apprêts; et il me répond, avec le plus grand sang-froid possible, qu'il va faire couper la tête à un de ses gens.--Comment, couper la tête! lui dis-je; mais à quoi pensez-vous donc? Vous n'en avez pas le droit, c'est contraire aux lois du pays.--Mais je ne sais pas vraiment qui peut m'en empêcher, répondit-il; cet homme est à moi, il a mérité la mort; je lui ferai couper la tête, cela ne regarde personne, et je suis dans mon droit. Enfin, j'ai inutilement épuisé tous les raisonnements auprès de cet entêté; il est impossible de le faire changer de résolution; il n'y a que vous qui puissiez empêcher cet acte barbare Que dirait l'Empereur?
« L'affaire était grave en effet; je courus aussitôt chez mon collègue, qui terminait les derniers préparatifs d'une exécution capitale. Je l'abordai avec un ton d'autorité que j'étais habitué à prendre vis-à-vis de lui dans son propre intérêt, et je lui déclarai qu'il ne ferait pas couper la tête à son domestique; que tout s'y opposait, que l'Empereur serait furieux, et que moi personnellement, comme ambassadeur et comme son ami, je le lui défendais.
--Puisque vous me le dites, je ne le ferai pas, me répondit le Persan avec son calme habituel. Je sortais fier de l'influence que j'exerçais sur mon honorable collègue, quand il ajouta: «Je vais donc renvoyer le coupable en Perse, et là je lui ferai couper le cou.» C'était l'ultimatum de sa clémence.
« Une autre fois, j'assistais à un grand concert donné par l'Empereur dans la salle des Maréchaux; comme je commençais à m'ennuyer et que la chaleur devenait insupportable, je quittai ma place et je sortis de la salle sans avoir été aperçu. Je me mis à parcourir les appartements qui étaient ouverts, et où je pouvais espérer trouver un peu d'air frais. Après avoir traversé plusieurs pièces, je parvins enfin dans la salle du Trône. Mais en y pénétrant, que vois-je? mon Persan, les jambes croisées sous lui à l'orientale, commodément assis sur le trône de l'Empereur.
« Chassé comme moi par la chaleur excessive du concert, il avait cherché un refuge dans cette salle, et le trône du grand Napoléon lui avait paru l'endroit le plus convenable pour s'y reposer en caressant sa barbe.
«A ce spectacle, je faillis éclater de rire; cependant je me retins et je m'avançai vers le Persan d'un air solennel et passablement effaré: «Mais, mon cher, lui dis-je, quelle imprudence vous commettez! vous ignorez donc à quel danger vous vous exposez? Déguerpissez au plus vite; car, si l'on vous apercevait, et si l'Empereur apprenait que vous avez osé monter sur son trône, il vous ferait couper la tête!...» Non, jamais je n'oublierai l'effet de cette menace sur mon malheureux collègue, ni la frayeur dont il fut saisi, ni sa figure grotesque quand il sauta, d'un seul bond, à bas du trône, et quand, retroussant ses longues robes de cachemire et de soie, il se sauva à travers les appartements, victime d'une panique épouvantable. Il parait, du reste, que les Orientaux ne peuvent, s'accoutumer à se laisser couper le cou, malgré leur fréquent usage de ce moyen expéditif, car j'ai toujours remarqué que la menace de ce supplice faisait sur eux bien plus grand effet que sur les Européens. Peut-être aussi cela provient-il de ce que chez eux la menace ne précède l'exécution que d'un instant, tandis que chez nous l'exécution suit bien rarement la menace. Quoi qu'il en soit, le Persan s'était sauvé comme s'il avait vu le glaive fatal suspendu sur sa tête.
« Le concert venait de finir; j'allai au-devant de l'Empereur, qui se rendait, suivi de la cour, dans les grands appartements, et n'eus rien de plus pressé que de lui raconter mon aventure, «Sire, lui dis-je en l'abordant, je viens de chasser un usurpateur du trône de Votre Majesté.» Il rit beaucoup de la frayeur de l'ambassadeur du shah, et nous nous mimes à sa recherche; Napoléon se promettait de s'amuser encore à ses dépens. Mais il fut impossible de le trouver; on le cherchait, on le demandait vainement; personne ne l'avait vu; enfin, nous commencions à ne savoir trop que penser de cette disparition, quand je l'aperçus tout à coup blotti derrière une perte, et s'y cachant aussi bien que possible. Je le montrai à Napoléon, qui se dirigea vers lui de ce pas saccadé et imposant qu'il prenait quand i! était mécontent. Le Persan, en le voyant ainsi venir, les sourcils froncés et les yeux irrités, crut que sa dernière heure était arrivée. Malheureusement l'Empereur ne put pas garder son sérieux, la figure grotesquement si bouleversée de mon pauvre ami lui arracha un grand éclat de rire, et nous primes tous part à son hilarité.
«Cependant mon collègue ne fut pas toujours aussi heureux. A la suite de l'expédition de Gardanne, il reçut un jour l'ordre de quitter Paris dans quarante-huit heures. Aussitôt il accourut chez moi, fort désolé, me disant qu'il lui était impossible de partir si promptement; sa caisse était vide, et il avait beaucoup de dépenses à payer. Il finit par me prier de lui avancer l'argent dont il avait besoin. Je n'étais pas tenté, je l'avoue, de lui prêter une grosse somme; je l'engageai d'écrire au ministre des Affaires étrangères, en lui faisant connaître sa position.--Puisqu'on vous renvoie si brusquement, lui dis-je, on doit au moins vous procurer l'argent qui vous est nécessaire.--On m'a refusé, me répondit-il, et on m'enjoint impérieusement de quitter Paris dans le délai indiqué.--Quelle somme voulez-vous que je vous prête'?--25.000 francs, me répondit-il.--J'envoyai alors (se tournant vers sa femme) Florette, que tu n'as pas oubliée sans doute, avec une lettre, chez mon banquier. C'était M. Laffitte. Je remis à mon pauvre ami la somme qu'il m'avait demandée. Il m'adressa une quantité innombrable de remerciements, plus métaphoriques les uns que les autres, et promit de me renvoyer mon argent de Constantinople.--De Constantinople ou de Téhéran, lui dis-je, cela m'est indifférent. Prenez votre temps, et ne vous gênez pas.
« Il partit très-content, et, franchement, je ne comptais plus revoir mon argent.
« Cependant, quelque temps après, je reçus une lettre de l'internonce à Constantinople, qui m'annonçait qu'il était chargé de me faire remettre 25.000 francs, me priant de lui faire savoir où je désirais les toucher. C'était l'argent de mon honnête Persan, et ce pauvre homme avait poussé la délicatesse si loin, qu'il avait calculé les variations du change sur Constantinople avec tant de minutie, que, loin de rien perdre, je crois même que j'y gagnai.