«Cela lui a mal réussi.

«Ali-Shah, qui régnait alors, était un homme extrêmement avare; non content des présents que les souverains étrangers lui envoyaient par ses ambassadeurs, il trouvait encore moyen d'accaparer ceux que les envoyés recevaient eux-mêmes des cours où ils étaient accrédités. Donnez-les-moi, disait-il, afin que je vous les garde; ils seront plus en sûreté dans mon trésor. On les lui remettait, sinon il vous les prenait et la tête aussi; mais jamais le trésor ne se rouvrait pour laisser sortir ce précieux dépôt. Or, mon infortuné collègue ayant été renvoyé de la cour de France. Napoléon s'était bien gardé d'envoyer des présents à Ali-Shah; mais l'ambassadeur, en habile courtisan qui connaît le faible de son maître, en avait expédié un grand nombre peu de temps avant son renvoi. Il les avait achetés de son propre argent; aussi, quand il les retrouva à Constantinople, heureux de saisir l'occasion de se libérer envers moi, il s'empressa d'en vendre jusqu'à concurrence de la somme qu'il me devait, puis il porta ceux qui lui restaient dans les coffres d'Ali. Mais le shah, furieux d'une telle perte, fit appliquer à son ambassadeur cent coups de bâton sur la plante des pieds, pour avoir osé vendre des présents qui lui avaient été primitivement destinés. Ainsi la vertu fut encore une fois diablement mal récompensée.......

« Les moeurs ne sont pas encore aujourd'hui très-douces dans ce pays; car je faisais dernièrement des propositions à Hussein, et l'on sait que je ne suis pas exigeant dans mes propositions. Cependant dès que je les eus formulées au khan:--Oh! non, s'écria-t-il, jamais je n'oserai prendre cela sur moi, le shah me ferait crever les yeux......--Crever les yeux! Bon Dieu, mon cher Hussein, que le ciel me garde d'être cause d'un pareil malheur! S'il en est ainsi, laissons là toute l'affaire et n'en parlons plus.... Du reste, ajouta-t-il en s'adressant à la jolie marquise de Villa-Franca, il était tellement enchanté de moi, que, ne sachant comment m'exprimer son attachement, il m'a fait offrir une délicieuse Circassienne qu'il mène partout avec lui. Je l'ai bien remercié; mais je lui ai dit que je craignais la jalousie de Mélanie (sa femme), ce qui me forçait de refuser... bien à contre-coeur.» Après cette plaisanterie le prince se leva, et comme il était une heure et demie, chacun se retira.

Edward G.
(Travels in Austria.)

Courrier de Paris.

On a beau vivre dans ce pays prodigieux qui s'appelle Paris, être en quelque sorte le fils de la maison, à tout moment on y trouve des surprises; on y fait des découvertes comme si l'on débarquait fraîchement de Limoges avec l'innocence de M. de Pourceaugnac. Je ne parle pas seulement des étonnements réservés aux différentes nations, aux peuplades diverses qui composent l'univers parisien, quand par hasard elles se visitent et voyagent les unes chez les autres. Il existe à Paris des espèces qui, ne s'étant jamais vues, tombent dans une extase réciproque en se rencontrant, et se regardent avec, de grands yeux ouverts et stupéfaits. Prenez un lion sorti de quelque élégante tanière de la rue Saint-Georges, un lion complètement enharnaché: pattes vernies, fourrure flottante et à larges basques, face velue, crinière à tout vent, mâchoire armée d'un cigare, griffes jaune paille; faites passer le magnifique animal dans la rue de Charonne ou sur la place Maubert, on se mettra aux fenêtres et sur les portes, et les petits enfants regarderont les mères d'un air moitié riant, moitié voisin des pleurs. Qu'un philosophe du quartier Mouffetard, en costume de l'endroit, se trouve à son tour égaré au boulevard des Italiens, il y fera sensation. Qu'est-ce? dira-t-on; comment appelez-vous cela? d'où cela sort-il? Les femmes Chaussée-d'Antin pur sang hâteront le pas effrayées à l'aspect de cette race inconnue, et les hommes se proposeront de consulter, en rentrant au logis, leur dictionnaire d'histoire naturelle.

Rien de plus simple et de plus facile à expliquer: Paris passe pour une ville unie et compacte, eh bien! point du tout: Paris est un monde divisé par des espaces immenses: les habitudes, le travail, les moeurs variant par couches d'habitants et par quartiers, font de Paris une sorte de vaste continent où le nord ne ressemble pas au midi, où l'orient ignore l'occident. Telles parties de la ville sont aussi étrangères l'une à l'autre que si elles étaient Tobolsk et Cadix; celle-là est pour celle-ci une terre perdue, une île inabordable. Un naturel de la rue de la Paix se décidera plus difficilement à entreprendre un voyage à la Montagne Sainte-Geneviève, qu'une ascension au Mont-Blanc. Il y a des Parisiens qui ont traversé tous les ponts du monde, excepté le pont de la Cité; il y en a qui courent à toutes les extrémités de l'Europe, et que vous ne décideriez pas à sortir un matin de leurs pantoufles et de leur robe de chambre, pour aller à Vaugirard ou à l'Estrapade, le jour où ils ont ce courage, vous jugez qu'en effet ils voyagent en pays de découvertes; et peu s'en faut qu'ils ne se prennent pour des Vasco de Gama et des Christophe Colomb.

Mais à quoi bon aller au-delà des ponts et faire invasion dans les régions parisiennes reculées et mystérieuses? Paris vous en dispense; il vous fait des surprises sous vos yeux même, à votre porte, chaque jour amène quelque changement ou quelque métamorphose; le soir on se couche avec un magnifique et bruyant café en perspective; le lendemain on met le nez à la fenêtre, et le joyeux bazar a fait place à un lugubre magasin de deuil. Voici un boulevard montueux et malaisé; attendez, il s'aplanit comme un parquet, et vous y marchez de plain-pied. Êtes-vous resté huit jours sans passer dans la rue voisine, vous la trouvez démolie; huit jours après elle est reconstruite. Les plus grands prodiges à Paris se font par le plâtre et la pierre de taille; on y sème du moellon, et de tous côtés il pousse des maisons et des rues. On bâtit sous vos pieds, on bâtit sur votre tête; la ville ressemble à une plâtrière, à un four à chaux, à un atelier de maçonnerie.--Il est certain, pour peu que cette pousse effroyable de maisons continue et s'étende, que les entrepreneurs de bâtiments seront obligés d'inventer une machine à bâtir des locataires.

Une des plus étonnantes conquêtes de la truelle, c'est assurément cette rue audacieuse qui va relier l'église Saint-Eustache à la place Royale. Le champ de bataille était vaste et difficile à parcourir; eh bien! déjà la formidable rue a fait d'immenses brèches dans les flancs des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, qui lui opposaient les épais bataillons de leurs carrefours étroits et boueux et de leurs noires maisons. Du côté du Marais, la rue nouvelle s'étend orgueilleusement sur deux lignes parallèles, et l'oeil commence à se perdre dans les profondeurs de son horizon; vers le marché Saint-Denis, des masures en débris, des murs pantelants annoncent, par leur aspect délabré, l'approche de la rue conquérante qui se fait passage à travers les décombres et les ruines; mais elle n'abat que pour relever: elle ne détruit que pour reconstruire avec magnificence. Avant un an, au lieu de ces baraques malsaines et de ces ruelles hideuses, la rue Rambuteau, se rejoignant par ses deux extrémités, facilitera les communications, adoucira la distance, jettera l'air et le jour dans ces quartiers populeux et sombres, et étalera, non sans coquetterie, la double haie de ses blanches maisons. Cette fois, je l'avoue, on doit de la reconnaissance à la pierre de taille; le maçon, en cette occasion, joue, sans le savoir, un rôle de philosophe et de médecin: il rapproche, il civilise, il assainit. Mais suivez-le ailleurs, vers quelque autre point de la ville: il détruit ici ce qu'il faisait là-bas, interceptant la respiration et le jour par de monstrueuses montagnes de pierre et de plâtre, et enlevant chaque matin, à la ville, quelques derniers espaces d'air libre et de perspective. Si bien qu'un moment viendra où Paris, n'ayant plus une échappée de terre ni de ciel pour y reposer sa vue par hasard, vivra resserré et étouffé entre deux maisons à six étages.

Sur le boulevard Poissonnière, un vaste jardin, au fond un magnifique hôtel, résistaient depuis long-temps à cette invasion, et semblaient se moquer des entrepreneurs et des architectes à tant la toise. C'était le jardin de M. Rougemont de Lowenberg. Les passants le regardaient avec envie, ou plutôt avec une sorte de vénération, le voyant intact et incorruptible dans un siècle où les hôtels de grande origine, les Biron, les Richelieu, ne se font pas scrupule de se vendre à beaux deniers comptants, et de se convertir en boutiques. On admirait, à travers les grilles dorées, l'immuable persévérance de ces allées régulières, de ces gazons tondus suivant la mode ancienne, de ces arhres coiffés au goût du vieux jardin français. L'hôtel de M. Rougemont de Lowenberg, avec ce parterre pour avant-garde, ressemblait à ces bastions imprenables qui tiennent bon quand toute la ville est rendue et que le reste de la citadelle a capitulé. N'était-ce pas d'ailleurs un passe-temps original, une véritable vanité de millionnaire et de banquier, que d'abandonner négligemment, en plein air, ce terrain inutile, tandis que tout à côté chaque morceau se vendait au poids de l'or? Pendant plus de vingt ans, M. Rougemont de Lowenberg a laissé ainsi deux ou trois millions se dessécher au soleil. Il n'a fallu rien moins que la mort pour mettre à la raison ce jardin entêté. Les héritiers de M. Rougemont ne l'ont pas encouragé dans une plus longue résistance; et, ma foi, ne se trouvant plus appuyé sur la vertu de ses maîtres, il s'est laissé aller au penchant et aux vices du siècle; deux déesses toutes-puissantes et singulièrement adorées de ce temps-ci, la spéculation et la boutique, viennent de mettre le pied dans les allées vaincues et soumises, foulant et déracinant la pelouse, abattant les têtes vénérables de quelques arbres centenaires. L'hôtel est mort du même coup qui a détruit le jardin; maintenant ce n'est plus que confusion et ruines De cette cendre, il ne renaîtra pas un phénix, à coup sur, mais un magasin de draps, un épicier, un restaurateur, un bottier, un marchand de comestibles: l'utile à la place de l'agréable, si proche parent de l'inutile.