X Alors, la mer de feu, vainqueur du pôle aux extrémités de l'Afrique, se déploya devant l'Océan. Ce fut une bataille terrible. Les deux ennemis face à face s'armèrent de toute leur puissance: l'incendie élevait ses mille pyramides, l'Océan lui opposait jusque dans la nue ses vagues gigantesques. Tous deux s'entrelaçaient, et tandis que les flammes traversaient les vagues et brûlaient au milieu d'elles, ailleurs c'étaient les vagues qui s'abattaient sur les flammes pour les écraser et les éteindre.
XI. L'Océan rugissait furieux aux affreux sifflements de son ennemi; mais les embrasements de la terre qui se consumait fournissaient sans relâche à celui-ci des forces nouvelles. La mer, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus en vapeurs; ses vagues retombaient brûlantes dans son sein; les rives de feu la pressaient et marchaient en avant. Sa force l'abandonna, elle se reposa calme, comme un martyr résigné à la mort; elle n'opposa plus rien aux faux vainqueurs, et, exhalant ses derniers soupirs, elle laissa à nu ses profondeurs palpitantes et calcinées.
XII. Il n'y eut plus de mer! il n'y eut plus de combat! L'incendie, agrandi de sa victoire, passa. Il dévora les îles; l'Amérique tout entière se tordit comme une corde au feu; les volcans eux-mêmes n'étaient pas épargnés. Comme si l'incendie céleste eût dédaigné de reconnaître ces flammes décolorées et froides de la terre, il insultait à leur inertie, il mettait le feu à leurs feux et il enflammait leurs flammes.
XIII. C'en était fait de la terre: un vêtement de feu l'enveloppait de toutes parts; ses entrailles brûlaient aussi et dardaient jusqu'aux cieux les métaux liquéfiés. Cependant ce squelette consumé par l'incendie implacable s'amoindrissait de plus en plus; les flammes elles-mêmes s'affaiblissaient autour de ce globe de cendres et rampaient humbles et expirantes; il n'y avait plus rien à dévorer. L'incendie vainqueur succomba sur le corps de sa victime, et sa dernière flamme se perdit dans les airs avec un bruit léger.
XIV. Alors vint un grand vent... Il brisa ce noyau de cendres et le dissipa en nuages obscurs dans l'espace. Il ne resta plus rien de la terre, pas même la ruine qui marque ce qui a été. Rayée du nombre des mondes, elle disparut; son atmosphère fut anéantie aussi, et les sphères des autres planètes, se rapprochant avec une grande secousse, envahirent la sienne et formèrent un nouvel ordre.
XV. Don Juan et la folle duchesse de Fitz-Fulke avaient aussi disparu avec les débris de la terre, et remarquez l'immense développement que donna cet incendie à ma Juanude ou à ma Juaneida, comme il vous plaira de l'intituler, car mes personnages ne vont plus désormais ramper sur la terre, mais leurs âmes immatérielles se répandront dans l'univers avec leur coquetterie et leurs amours.
XVI. Il n'y aura plus de terre, mais il y aura l'espace. Adeline ira à tire-d'aile se réfugier dans l'anneau de Saturne, et s'y balancer comme une goutte de rosée à la fleur qui vacille avec elle; l'âme de don Juan poursuivra la folle immatérialité de la duchesse au travers des étoiles, tandis que le jaloux Fitz-Plantagenet enfourchera quelque comète errante pour atteindre ces âmes amoureuses.
XVII. Car la scène serait élargie; elle aurait l'univers pour lieu et le temps pour durée: la virginale Aurora irait aussi promener ses rêveries au milieu des cieux, et absorbée dans les tendres idées qu'elle ne démêle pas bien elle-même, elle s'en irait préoccupée et pensive, heurter une étoile qui fuirait effrayée du choc..... Mais c'en est assez, je suis harassé de cette poésie, et me voici de retour dans le corridor de Norman-Abbey.
XVIII. Don Juan, comme vous le savez, venait de sentir sa main palpiter sur la taille palpitante de la duchesse, lorsque..... tout à coup un bruit se fit entendre à l'extrémité du corridor. Aussitôt sa main retombe d'elle-même. La duchesse se dresse froide et inquiète, et leurs yeux, qui ne voyaient pas dans l'obscurité, se tournèrent cependant vers le bruit, comme pour le regarder et le mieux entendre.
XIX. Et maintenant, ô Little, très-pudibond Little vous comprenez que la fin du monde n'était point nécessaire pour rassurer votre timidité.--Tous deux écoutant, retenant leur haleine: ils aspiraient, le cou tendu les moindres parcelles du bruit, les plus légers atomes qui troublaient la silencieuse sérénité de cette nuit.--Ils crurent entendre quelques pas, et bientôt après un faible rayon de lumière vint scintiller à leurs yeux.