Ce volume complète l'examen que M. Louis Reybaud s'était proposé de faire des diverses sectes ou théories qui ont cherché, depuis l'origine du siècle, à s'emparer de l'attention et à se créer un auditoire. Il est le résumé et la critique de quelques vues collectives, comme le premier volume était le résumé de quelques inspirations individuelles.

Le chapitre 1er, qui a pour titre: La Société et le Socialisme, forme une espèce d'introduction. M. Louis Reybaud ne croit pas, ainsi que certains détracteurs de l'ordre social essaient de le prouver, «que les efforts des générations, le travail des siècles, n'aient abouti qu'à transformer notre globe en un vaste dépôt de mendicité ou en une léproserie immonde.» Dans son opinion, les sociétés modernes ont été calomniées; elles sont au-dessus des sociétés anciennes, comme intelligence, comme bien-être. La misère, le vice et le crime, ces trois fléaux, accessoires obligés de toute civilisation humaine, n'augmentent pas, ils diminuent. Notre siècle vaut mieux sous tous les rapports que les siècles qui l'ont précédé. Est-ce à dire pour cela qu'il n'y ait rien à faire? Nullement. Sans doute, ce monde, que le christianisme a bien jugé, sera éternellement le siège de la souffrance; et quand on songe qu'aucune classe ne se dérobe à cette loi, que les plus puissants comme les plus humbles lui paient un égal tribut, on s'étonne de voir encore tant de cerveaux en quête de cette chimère que l'on nomme la perfection absolue. Mais si le mal qui afflige l'humanité ne peut pas se guérir radicalement, du moins doit-on chercher des remèdes partiels et des moyens d'atténuation. C'est ce qu'a fait M Louis Reybaud. Ainsi, il demande l'abolition de la prostitution indirecte, en commandite, collective ou enrégimentée; l'établissement du régime cellulaire dans les prisons; la destruction du compagnonnage; la création de conseils de prud'hommes, etc.; mais il recommande surtout aux classes laborieuses de savoir se contenir et se conduire. «Ce qui manque à l'ouvrier, dit-il, c'est l'esprit de calcul et de prévoyance. Avec le temps son éducation se complétera. Il a eu ses jours d'enfance et d'adolescence, il aura sa période de maturité. C'est à lui d'entrevoir déjà cet avenir et d'y aspirer, pour s'en montrer digne, il faut qu'il éteigne en lui les prétentions inquiètes et sans but, la soif des réformes impossibles, le besoin d'agitations ruineuses. Il a pour lui le titre de noblesse des sociétés modernes, le travail; soldat de l'armée industrielle, son avancement est dans ses mains, et il n'est point de haut grade auquel il ne puisse prétendre. »

Comme on le voit par ce passage que nous venons de citer, M. Louis Reybaud ne s'agite pas dans un cercle d'illusions et ne court jamais après des fantômes; aussi n'hésite-t-il pas à se déclarer l'adversaire de tous les socialistes en général, c'est-à-dire de tous les rêveurs qui cultivent avec plus ou moins de succès l'art d'improviser des sociétés irréprochables. Du reste, il n'a pas de luttes sérieuses à soutenir; sa tâche se borne pour ainsi dire à enregistrer les noms des morts. On a offert à la société, durant ces dernières années, tant de recettes du parfait bonheur, que, fort embarrassée de choisir, elle est restée ce qu'elle était, mêlée de mauvais et de bon, s'appuyant sur le passé en regardant vers l'avenir. Les écoles et les églises nouvelles se sont éteintes peu à peu dans le choc des rivalités et les défaillances de l'isolement. Toutefois, si le socialisme avoué est fini ou bien près de finir, il veut laisser une dernière empreinte dans le monde scientifique et littéraire. M. Louis Reybaud a donc cru devoir signaler trois catégories d'écrivains qui, plus ouvertement que les autres, ont sacrifié ou sacrifient encore aux chimères et aux déclamations du socialisme: les statisticiens, les philosophes et les romanciers. Quelques pages éloquentes et que tous les honnêtes gens approuveront vengent la société des calculs mensongers de quelques statisticiens, des erreurs prétentieuses de certains philosophes et des divagations intéressées de la plupart de nos romanciers. «Si les enfants perdus de la philosophie, du roman et de la statistique veulent continuer cette croisade insensée, ajoute M. Louis Reybaud en terminant, la société les laissera achever leur suicide sans s'émouvoir, sans s'irriter. A une démence obstinée et volontaire, elle ne doit répondre que par la pitié et le dédain. Tout ce qu'il lui reste à faire, c'est de souhaiter à ses détracteurs un peu de ce bon sens, présent du ciel, et dont il est plus avare qu'on ne se l'imagine; le bon sens quitte toujours les hommes qui s'enivrent d'eux mêmes et de leurs idées: c'est le premier châtiment de leur vanité et la cause d'une irrémédiable impuissance. »

Les chapitres suivants ne sont pour ainsi dire que le développement de cette espèce d'introduction. M. Louis Reybaud analyse et critique successivement les systèmes des principaux socialistes contemporains. Son second chapitre est consacré aux idées et aux sectes communistes, le troisième aux Chartistes, le quatrième à Jérémie Bentham et aux Utilitaires, le cinquième aux Humanitains. Cette suite de déviations et d'écarts auxquels notre temps est en butte, M. Louis Reybaud les rattache, dans sa conclusion, à deux causes dominantes: les inspirations de l'orgueil et les calculs de l'intérêt.--Cependant, il est trop juste pour les confondre dans une même condamnation: il fait une réserve en faveur des Utilitaires, qu'il traite peut-être trop sévèrement, et chez lesquels des qualités supérieures s'unissent à des intentions saines,--et en faveur des Humanitaires, qui, au milieu de bien des folies, ont su néanmoins se tenir en garde contre la provocation directe et la déclamation turbulente.

Dans la courte préface de ce deuxième volume, M. Louis Reybaud a cru devoir répondre à un reproche auquel il avait raison de s'attendre: «On trouvera, dit-il, que le ton de ce deuxième volume est plus sévère que ne l'était celui du premier, et que je n'ai aujourd'hui que du blâme pour des tentatives auxquelles je n'ai pas refusé naguère des encouragements et des éloges. J'irai au-devant d'une explication, et elle sera courte. Je croyais alors ces aberrations sans danger; je suis convaincu maintenant, après en avoir mieux étudié les effets, qu'elles sont dangereuses. Sans doute, au premier coup d'oeil, ces excursions dans le domaine de l'imagination peuvent être regardées soit comme une diversion innocente, soit comme un exercice utile à la pensée. L'esprit humain doit agiter des problèmes, même sans espoir de les résoudre, et souder l'inconnu, fut-ce avec témérité. Dans tous les temps il s'est produit des hommes qui se vouaient à cette tâche ingrate, et dont les convictions méritaient le respect. Leurs rêves ne troublaient ni n'empêchaient rien, et leur candeur commandait l'indulgence. Cependant, quand les chimères prennent trop d'ambition et aspirent à de trop grandes destinées, un autre devoir est tracé aux écrivains, c'est de ramener les esprits au sentiment des réalités et d'assigner des limites à la fantaisie. Voilà ou nous en sommes aujourd'hui, et pourquoi je me suis armé de plus de rigueur. Il m'a semblé que ces doctrines aventureuses n'éclairaient aucune question et les dénaturaient toutes; que, sans profit pour elles-mêmes, elles nuisaient aux notions les plus saines, les mieux vérifiées; que, par la déclamation et la jactance, elles agissaient sur quelques têtes ardentes et crédules, et que, sans faire précisément un grand mal, elles étouffaient et paralysaient le bien qui aurait pu se faire.»

Le second volume des Réformateurs contemporains obtiendra, nous en sommes certain, un aussi grand succès que le premier, couronné,--est-il nécessaire de le rappeler?--par l'Académie française.--Les qualités dont M Louis Reybaud avait donné des preuves si éclatantes se sont encore perfectionnées: le style est devenu plus net et plus vigoureux, l'argumentation plus serrée et plus claire, la critique plus mordante et plus juste. Nous laisserons les sectes attaquées par M Louis Reybaud se défendre si elles l'osent ou si elles le peuvent; mais, tout en espérant que, la plupart d'entre elles ne se relèveront pas du rude coup qui vient de leur être porté, nous ne pouvons nous empêcher de regretter que leur vainqueur ait parfois... un peu trop de raison.

L'excès en tout est un vilain défaut,

a dit le poète. Que M. Louis Reybaud profite désormais de cet avis; qu'il prenne garde, en combattant les pessimistes, de devenir optimiste.--Nous l'engagerons beaucoup à lire trois charmants volumes publiés à la librairie Paulin sous ce titre: Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale et politique--Cette spirituelle critique des vices et des ridicules de notre époque lui prouvera, s'il pouvait jamais en douter, que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Les Colonies françaises, Abolition immédiate de l'Esclavage; par Victor Schoelcher. 1 vol. in-8.--Paris, 1842, Pagnerre. 6 fr.

«Emancipation des noirs, tel est notre premier voeu, dit M. Victor Schoelcher au début de son introduction; prospérité des colonies, tel est notre second voeu. Nous demandons l'une au nom de I humanité, l'autre au nom de la nationalité; toutes deux au nom de la justice. » Bien qu'il ait paru il y a plus d'un an, cet ouvrage de M. Victor Schoelcher a donc conservé un intérêt d'actualité, car la Chambre des Députés s'occupe en ce moment d'une loi qui intéresse au plus haut degré la prospérité des colonies, et la question de l'émancipation des noirs, toujours pendante, va enfin être soumise,--assure-t-on,--à l'appréciation et au vote de la législature.