Note 2: Shakspeare.

XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.

XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification, avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme; mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et lui dit:

XXXI. «J'avais plutôt compté sur le moine noir que sur votre seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception; il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès l'abord la gravité de la circonstance..

XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent, monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises, monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous, milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens formellement vous demander une satisfaction. --Oh!!!»

XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord, ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué, il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin d'en faire autant.

XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où jouait son petit rôle la peur du lendemain.

XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme, mais elle y est presque toujours vaincue par le maintien, sauf au maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse, parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.

XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté; ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut la voix du comme il faut, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment, se joue et se trompe.

XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la mort, afin de farder leurs derniers moments.